Le plus déroutant dans l’impesanteur, ce n’est pas la phase où, délesté de son poids, le corps dérive à son gré. Ce n’est pas de marcher au plafond, de faire des saltos arrières. Ce n’est pas de se croire plus léger qu’un souffle. Le plus déroutant c’est l’arrachement. Cette évulsion sans douleur qui nous fait atteindre un autre état.

Entre l’état d’hyper-gravité et l’état de micro-gravité, il y a un gouffre à franchir. Le franchissement de ce gouffre commence par une légère décharge électrique et se continue quelques secondes après dans une latence où le corps abandonne sa responsabilité de sanctuaire. C’est un changement de phase qui transforme en un instant toutes les lignes internes et externes de notre corps. C’est un dépouillement total de soi. On s’habitue très vite à ce nouvel environnement qu’est l’impesanteur, mais le changement d’état est toujours une surprise. Nous franchissons une frontière gardée par des forces plus grandes que nous. Nous le savons, c’est une force qui nous accepte et c’est la même force qui nous repoussera. Le contact électrique de cette force, qui se glisse au-dessous de nous, déclenche systématiquement un frisson qui agite toutes nos cellules. Il n’y a rien à faire, rien à défendre, nous sommes à sa merci et nous l’acceptons en figeant notre conscience d’une charge qui rompt toute résistance. Trente et une fois aujourd’hui j’ai connu cette force et trente et une fois j’ai frissonné d’être libre et dans le même temps prisonnier.

Je suis le sujet d’une expérience qui modifie mes représentations internes et externes. J’amasse des données dont le traitement prendra du temps. Les résultats me sont encore inconnus, mais je mesure déjà que mes nerfs font l’épreuve d’une réconciliation. Ils savent qu’il existe un état de relâchement plus profond que dormir qui n’est pas mourir. Ils savent que la familiarité de notre condition fait de nos pas des habitudes vides. Faire cette expérience me renomme. À chaque pas sur le sol mon pied ose une question et mon autre pied lui répond en répétant la même manœuvre et en osant une autre question.

Avant de m’endormir, quelques soubresauts me soulèvent encore, ils sont les restes diffus des forces qui m’ont traversé. Cette nuit, mes rêves feront l’examen de mon abandon.

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