Le temps n’est plus le même. Il se gonfle. Il s’allonge. Il se contracte. Il se rétrécit. C’est un muscle dont la perception rythmique a toujours été structurée par la gravité. Après 93 paraboles, après plus de 34 minutes en impesanteur, je ne sais plus si un jour a la même structure qu’un autre jour. Je ne sais plus si demain est plus important qu’hier. Je doute des secondes, je me méfie des heures. J’ai l’impression que tous les temps de ma conjugaison dérivent du passé au futur sans trop s’intéresser au présent. Cela viendra me dis-je…

Le temps a le poids d’une question dont l’impesanteur est la solution. Il en est de même des mots. Plusieurs locutions disparaissent. Je pourrais dire ce mot, mais il est déjà trop tard. Je pourrais arrêter cette phrase mais je ne lui trouve pas de point. En sortant de l’avion, j’ai répondu hagard a une journaliste de l’AFP. Je luttais contre l’aphasie. Mes mots étaient en impesanteur. Je n’arrivais plus à construire la ligne d’une phrase. Ma langue qui toujours a su lutter pour se tenir debout ne savait plus ce qu’elle devait soutenir. La gravité est une lutte perpétuelle mais l’impesanteur nous fait rendre les armes. Toute la distribution de mes humeurs semble légèrement altérée. Moi qui suis fils de forge sévère, je me découvre étrangement plus doux. Je repense au commandant de bord de l’airbus A300 - Zéro G, Jean-Claude Bordenave. Il a effectué plus de 5 000 paraboles. Il y a une grâce chez cet homme qui s’est sans doute accrue à chaque parabole. C’est d’ailleurs la même grâce que je retrouve chez Frank Lehot qui aura accompagné chacune de mes paraboles avec une bienveillance hors du commun, la même, toujours la même chez Yannick Bailhé qui fut d’une aide pleine d’humour pour me permettre de réaliser pleinement ma Calenture. La même encore qui irradie Thierry Gharib, Christophe Mora, Frédérick Gai, Sébastien Rouquette, le docteur Stéphane Besnard, Patrice Rosier, l’astronaute Timoty Peake, l’astronaute Jean-François Clervoy, toute l’équipe de Novespace et tous les scientifiques qui ne sont pas comme moi des primo-volants.

L’homme se forme, se compose, se construit et se dit dans la gravité mais il semble que l’impesanteur soit un espoir qui permette d’en achever la voûte. L’impesanteur n’est pas un défi, c’est une solution où notre nature apprend à aimer les forces que toute sa vie elle a combattues. Je marche sur terre, mais maintenant je sais pourquoi et cela me rend heureux.

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