J’ai fait mon sac avec application. La dernière fois que j’ai eu autant d’application à préparer mon linge, ce fut il y a 23 ans. Je disais adieu à mon île et j’embarquais à bord d’un navire dont la destination m’était inconnue. J’avais 17 ans. Une rage joyeuse commençait sa lente et continuelle contamination. Je voyais l’espace sans plus de frontière. Je me découvrais libre, libre de rire à l’orage, libre au sang pesant de danser légèrement. Non pas que je fusse prisonnier. Non pas que je fusse ligoté. Mais j’eus très vite la science que vivre était une tragédie. Que l’esprit s’empêtrait dans l’horizon qu’il s’était dessiné. Qu’il le coloriait pour oublier sa condition à être une chair construite de vide et d’absolu. Pour vivre donc, il me faudrait toujours trouver d’autres horizons, dessinés par d’autres mains, coloriés par d’autres hommes. Dans mon application à plier mes vêtements, je prends soin de cette étrange malédiction qui ne cède pas un pouce de terrain sur ce qu’elle sait vital à l’exécution d’une vie: L’homme se nourrit de son vide et voyage de ses absolus.

Depuis quelques jours, je ponctue mes journées d’un peu de musique. J’écoute avec répétition l’Aria «Ruhe Sanft» de Mozart et encore le concerto pour piano et orchestre, suivi du concerto pour hautbois et violon de Bach. C’est bien les mêmes bravoures musicales qui m’accompagnaient dans cette nuit de septembre 2003 à l’Aldéia Xavante de Pimentel Barbossa lorsque les Awe Uptabi tissaient des liens secrets entre mon monde et le leur, accroissant d’autant mon vide et redessinant pour longtemps la géométrie de mon absolu. Aujourd’hui, comme je l’avais fait autrement à ce moment, pour faire diversion de mon appréhension à savoir que ce qui va advenir sera un changement que je ne peux ni décrire ni raisonner, je me pose une question futile. Quelles auraient pu être leurs partitions si Mozart et Bach les eussent écrites entre les ressources et les injections d’un vol parabolique? Dans cette turbulence où mon monde cherche un autre monde, la conjecture est enfantine, mais elle m’assoupit du labeur de la peur qui fait trembler mes lèvres et paralyse le bout de mes doigts. Le cœur en impesanteur, je vois Glenn Gould flotter avec son piano. Je vois Hillary Hahn, tête en bas, laisser son archet caresser seul son violon. C’est un assoupissement doucereux comme ceux que je vivais enfant, lorsque le sommeil nu enfantait des songes en cherchant dans la forêt les mémoires fendues des arbres et les amours cruels des insectes. Pour rendre leurs sèves et leurs sucs moins brutaux, j’aimais m’endormir en écoutant ces mêmes musiques sur des disques qui, à l’époque, tournaient comme le monde et dont le carrousel nappait d’une mélasse musicale les frayeurs âcres des sombres lunes de mes nuits.

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