La journée fut si dense que je n’ai eu aucun moment pour réfléchir à mes émotions. Christophe Farion et François Royet ont consacré une grande partie de leur temps à préparer les caméras qui filmeront en 3D la Calenture. Tristan Jeanne-Valès et moi sommes concentrés sur la décomposition des séquences paraboliques. Après plusieurs heures d’entraînement dans la zone que l’on nous a dédiée dans la carlingue, nous sommes arrivés à un protocole cohérent. Il faudra encore l’améliorer et prendre en compte plusieurs nouveaux paramètres liés au tournage de la Calenture. François Royet veut, par exemple, me fixer une caméra au bout du pied lors d’une séquence de 5 paraboles. Cela peut se faire sans grande difficulté, mais en vérité cette opération n’est pas si simple en gravité Zéro. Cela nécessite que je reconstruise plusieurs séquences pour intégrer cette contrainte. Ce sera ma tâche de demain matin.

La tête enfoncée dans le vide cotonneux de mon cube noir, je suis aux aguets de toutes mes sensations et de tous les événements qui m’environnent. Tout est important mais cette importance n’est que le signe de ma volonté à céder un peu de ma rusticité, à alléger ce qui fait le geste d’un acteur, à tenir la lourdeur des mots qui tombent de ma bouche comme une pierre. Je sens mon poids et l’effort que mon corps fait pour répondre à la louange de marcher, de bouger.

Dans les courts moments de répit nous avons pu tourner quelques plans-séquences qui seront utiles à la réalisation du documentaire mais aussi à celui du film qui accompagnera la restitution de cette expérience poétique. La concentration et le calme de tous les participants à cette campagne sont étonnants. Les scientifiques et les techniciens qui travaillent sur leurs expériences s’affairent sans d’inutiles mouvements. Les vols paraboliques sont expérimentés depuis 1946 en France. C’était à bord d’un Martinet NC-702, un avion bimoteur à hélice. Son successeur fut une caravelle F-ZACQ de 1957 à juin 1995, elle fut surnommée Caravelle Zéro G. Sa carcasse oubliée derrière un hangar rouillé est toujours visible à quelques encablures du tarmac. Aujourd’hui c’est l’A300 ZERO-G qui effectue des campagnes de vols depuis 1997 et qui terminera sa carrière en 2014. La maîtrise et l’excellence acquises dans ce domaine se mesurent à l’attention ouverte et tranquille de chacun. Cela réduit le temps à une efficacité simple et bricoleuse. J’ai pu, dans cette pondération studieuse, converser avec les scientifiques et Christophe Halgand a eu la gentillesse de me faire une copie de sa thèse de doctorat. Le sujet de sa thèse aborde le problème de la représentation de l’espace dans la boucle sensorimotrice chez le primate et sur des systèmes robotiques. Ce sera une saine lecture avant de me coucher.

Au soir, avant de quitter l’aéroport, je suis allé voir la caravelle Zéro G, contemplant sa carcasse pourrissante comme celle d’un ami dont j’avais perdu la trace et qui, au coin d’une rue, serait réapparu. Je me suis rappelé à moi-même et j’ai remercié ce corps qui me permet de rester debout.

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