Sanofi et de nombreuses firmes pharmaceutiques sont engagées dans une course au vaccin contre le Covid-19. Des investisseurs parient sur leur réussite et des gouvernements les aident à financer leurs recherches. Mais peu de ces candidats iront jusqu’au bout et rien ne garantit que le vaccin verra le jour.

Le français Sanofi a versé le 28 avril 2020, 4 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires
Le français Sanofi a versé le 28 avril 2020, 4 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires © Getty / SOPA

La cellule investigation de Radio France a enquêté sur la course mondiale qui se déroule en ce moment, course à l’intérêt sanitaire évident, mais aussi aux enjeux stratégiques et financiers pharaoniques. Une compétition dans laquelle se sont lancés 77 laboratoires, de la petite start-up aux mastodontes de l’industrie pharmaceutique. Avec un objectif : découvrir un vaccin contre le Covid-19. "Être le premier, ça veut dire potentiellement des rentrées d’argent en or, et des marchés acquis par avance", affirme à la cellule investigation de Radio France, Gaelle Fleitour, rédactrice en chef adjointe à L’Usine nouvelle. Dans cette compétition aux acteurs multiples, cinq grands groupes font la course en tête : GLAXO GSK, MERCK MSD , PFIZER , Janssen-Johnson & Johnson, et Sanofi Pasteur, chacun y allant de sa piste de recherche : protéine recombinante, virus inactivés ou vaccins génétiques.

Ces poids lourds de l’industrie pharmaceutique projettent d’investir au moins 5 milliards de dollars dans la mise au point d’un vaccin. Mais pas question pour eux de prendre tous les risques. Ils reçoivent aussi de l’argent d’états ou de fondations. Des partenaires qui, en contrepartie, attendent d’eux qu’ils démarrent une production à grande échelle dans 18 mois. D’où une certaine précipitation. La société américaine Moderna, s’est lancée dès la mi-mars, dans des tests sur 45 volontaires à Seattle. Aux portes de Pékin ont commencé, quasiment en même temps, les essais de la biotech chinoise CanSino, associée au Beijing Institute of Technology.

Une coalition pour financer la recherche

Pour financer leurs recherches, les industriels ont intégré de grands réseaux de bailleurs de fonds. Le plus important, c’est la CEPI, la "coalition pour les innovations et la réponse aux épidémies" basée en Norvège. Assise sur une réserve de 680 millions de dollars, elle présélectionne et finance des projets, avec le soutien de la Bill et Melinda Gates Foundation. Elle accompagne les laboratoires, depuis les premiers essais en éprouvette, jusqu’à la construction des usines. 

Parmi les contributeurs de la CEPI, on retrouve l’ONU. L’organisme international abonde son budget grâce à des donations privées qu’il récolte en ligne. À cela s’ajoutent des subventions versées par les gouvernements de Norvège, du Canada, d’Allemagne, d’Inde, du Japon, ou encore d’Australie. En contrepartie de ces financements, les firmes donnent des gages de bonne volonté. L’entreprise pharmaceutique britannique Glaxo Smith Kline (GSK), qui s’est associée à Sanofi, par exemple, met à disposition des membres de la CEPI, sa production d’adjuvants indispensable aux vaccins.

Il existe d’autres réseaux du même type, comme le "Global Virus Network", un consortium de technologie médicale qui a été fondé par le professeur Gallo (un chercheur américain qui fut impliqué dans une controverse avec le professeur Luc Montagnier au sujet de la découverte du virus du Sida), et qui est présidé par Christian Bréchot, l’ex DG de l’Inserm et de l’Institut Pasteur. Il y a encore le Global Health Innovative Technology Fund, un fonds abondé par la plus grosse ONG britannique : le Wellcome Trust de Londres.

La course aux investisseurs

Tout est bon pour financer ces recherches. Pour investir dans les startups, il existe des sites en ligne dont les noms font penser à des machines à sous, comme LULULEMON ou WEPLAY . Les places boursières, elles, misent plutôt sur les grandes firmes pharmaceutiques. Ainsi, le 4 mai, à la bourse de Paris, Sanofi était la seule action en progression du CAC 40. Son chiffre d’affaires, de 36 milliards d’euros, en fait un bon placement, autant pour les "gros" actionnaires, comme L’Oréal et la famille Bettencourt, que pour les retraités américains, ou les petits épargnants français détenteurs d’une d’assurance vie à La Banque Postale Prévoyance.

Quatrième capitalisation boursière au CAC 40, le français Sanofi se porte si bien qu’il a versé le 28 avril dernier, quatre milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires, dont 200 millions au fond de pension américain Black Rock. La seule division vaccins de Sanofi Pasteur lui rapporte 5,7 milliards d’euros. Un chiffre d’affaires en hausse de 12 % sur un an.

Mais d’autres groupes entendent se placer dans cette course. C’est le cas de l’américain Novavax, qui travaille sur un des huit projets de vaccin injectable sélectionné par la CEPI. Il a vu son action gagner 400 % à Wall Street. La simple annonce d’essais à la mi-mai sur une cohorte de 130 volontaires a fait flamber les cours. Mais les investisseurs misent aussi sur des vaccins par voie orale ou par inhalation.

La recherche publique française déprimée

Dans cette course aux financements, la recherche publique française part avec des boulets aux pieds. Lorsque le patron d’un labo privé allemand comme CureVac, a voulu vendre sa technologie vaccinale aux États-Unis, la Commission européenne a immédiatement trouvé 80 millions d’euros pour qu’elle reste en Europe. C’est dix fois le budget recherche de l'ANR, l'agence française de financement de la recherche sur projets. "Comment voulez-vous qu’on ne se sente pas humilié ?", fait remarquer le directeur de recherche au CNRS Bruno Canard. Thierry Bodin de la CGT Sanofi, a, de son côté, calculé que la multinationale dans laquelle il travaille, reçoit chaque année de l’État français plus de 130 millions d’euros en crédit d’impôt recherche, alors que l’Agence Nationale de la Recherche ne dispose que de 15 millions d’euros. Le résultat, dit-il, c’est que "_pas une seule des 30 molécules de médicaments qui sauvent des millions de vie n’est sortie de la recherche publique française ces 20 dernières années_".

Un vaccin, mais à quel prix ?

Si tout le monde espère qu’on trouvera un vaccin, de nombreuses questions demeurent sur ce qu’il rapportera aux firmes pharmaceutiques. Sera-t-il vendu à prix coûtant ? Un grand groupe pourra-t-il s’arroger l’exclusivité des bénéfices d’une découverte, alors que la moitié de l’économie mondiale est à terre ? "Le dilemme est le même qu’avec le sida, explique Patrick Biecheler, expert de l’industrie pharmaceutique au cabinet-conseil Roland Berger. Soit on fait du profit sur la santé des gens, soit on considère que c’est une industrie qui a d’abord vocation à sauver des vies. Quoi qu’il en soit, ajoute-t-il, si une petite équipe de recherche fait la découverte que tout le monde attend, elle sera dans la foulée absorbée par la grande industrie, comme ont pu l’être Genentech racheté par Roche, ou Genzyme racheté par Sanofi." Si le vaccin devait générer des profits, ceux-ci retomberaient donc, in fine, dans les poches des actionnaires du "Club des Cinq".

Des commandes virtuelles

Le 13 mai 2020  le patron de Sanofi Paul Hudson déclenche une polémique en déclarant que les Etats-Unis "ont le droit aux plus grosses précommandes"
Le 13 mai 2020 le patron de Sanofi Paul Hudson déclenche une polémique en déclarant que les Etats-Unis "ont le droit aux plus grosses précommandes" © AFP / Eric Piermont

Le vaccin n’existe pas encore, mais pour être certains d’en disposer, plusieurs États ont pris les devants. Sanofi a ainsi signé un contrat avec le gouvernement américain pour garantir l’approvisionnement de ses réserves stratégiques avec un vaccin pourtant aujourd’hui purement virtuel. C’est ce qui explique que le 13 mai le patron de Sanofi Paul Hudson déclenche une polémique en déclarant que ce pays "a le droit aux plus grosses précommandes". Sa division Sanofi Pasteur, a aussi perçu de l’autorité fédérale de recherche biomédicale, le BARDA, un chèque en blanc de 226 millions de dollars. De l’argent qui provient des réserves budgétaires votées par le Congrès depuis 2004, et accumulées depuis, en prévision d’une crise sanitaire. Mais le gouvernement américain ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Il a également versé à Johnson & Johnson 456 millions de dollars pour "re-designer" son vaccin qui ciblait le virus Ebola sans garantie que cela fonctionne, et sans même attendre que la FDA l’approuve. 

Des vaccins, mais pour qui ?

La question, selon l’expert du cabinet Roland Berger, Patrick Biecheler, sera cependant de savoir "s’il y en aura pour tout le monde". Pourra-t-on en produire suffisamment pour éviter des contingentements ? Selon lui, l’épisode de la pénurie des masques pourrait être transposé au vaccin. "Comment s’assurer que les quantités produites doteront l’ensemble des pays ?, poursuit l’expert. Ce sera à l’OMS de s’assurer qu’il n’y aura pas de freins de la part de l’administration Trump pour privilégier les États-Unis, par exemple, sur les premiers traitements."

Mais pour que cela fonctionne, encore faudra-t-il que les firmes soient en capacité de produire des vaccins en nombre suffisant. Pour être crédible, "il faut donc démontrer que ses propres usines ont suffisamment de capacité" explique Jean Lang, le vice-président de Sanofi Pasteur, "pour apporter sur un plateau de quoi mener des campagnes massives de vaccination". Sanofi Pasteur et GSK sont bien placés de ce point de vue. Paul Hudson, le patron de Sanofi, se prévaut de disposer de quatre sites industriels sur lesquels travaillent 10 000 salariés capables de produire deux vaccins de deux technologies différentes.

Sanofi se positionne aussi en Europe

En Europe, la Commission européenne veut aller vite et peser face aux Américains. Elle essaie de regrouper plusieurs laboratoires, et vient de lever 7,4 milliards d’euros. Bruxelles cherche à créer son propre réseau baptisé Access to Covid-19 Tools, pour contrecarrer la stratégie jugée trop protectionniste de Donald Trump.

En dépit de sa proximité avec le gouvernement américain, Sanofi Pasteur entend bien occuper aussi cette partie du globe. Ce que compte faire le groupe, c’est présenter les résultats des premiers essais qu’il conduit aux États-Unis, pour convaincre l’Agence européenne du médicament de l’autoriser à en pratiquer de nouveaux, plus poussés, en Europe, en début d’année prochaine. Dans ce jeu de stratégie, le gouvernement français ménage la chèvre et le chou. D’un côté il menace le laboratoire si jamais il devait avantager les États-Unis, mais de l’autre il investit dans la firme. Le 21 avril, l’État a augmenté sa participation au capital de Sanofi Pasteur, tandis que la Caisse des dépôts et consignation a, de son côté, acheté 60 millions d’actions. On n’est jamais trop prévoyant.

Des Français aux postes clés

La France a, certes, un grand champion dans cette course : Sanofi. Mais plusieurs autres personnalités françaises occupent des postes clés dans d’autres écuries pharmaceutiques. Le laboratoire américain de biotechnologie Moderna / NIAID, par exemple, est dirigé par l’ancien directeur général de Biomérieux : le français Stéphane Bancel qui a racheté cette société il y a 9 ans.

L’Institut Pasteur (organisme distinct de Sanofi Pasteur), lui aussi, est dans la course. Le pionnier des vaccins universels s’appuie sur un réseau de laboratoires qu’il a développé dans le monde entier : à Hong Kong, au Vietnam, au Laos, et en Nouvelle-Calédonie. L’institut français a opté pour une technologie de vaccin classique, élaboré à partir d’un virus de rougeole atténué. Les pasteuriens restent persuadés que "la nature est le meilleur médecin, et qu’elle est capable de soigner toutes les maladies", sourit Frédéric Tangy, un des chercheurs de l’institut. Des premiers essais sur l’homme sont prévus dès cet été. L’objectif, c’est d’obtenir une autorisation provisoire de mise sur le marché pour début 2021. Pour pouvoir produire en quantité industrielle, l’Institut a intégré une alliance composée de la Biotech autrichienne Themis, et de l’Université de Pittsburgh. Alliance qui a obtenu un prêt de 4,3 millions de dollars de la part de la Cepi.

La Chine n’est pas en reste

Autre pays très présent dans cette course : la Chine. L’Institut Pasteur de Shanghai (qui a obtenu son autonomie tout en gardant des liens avec l’Inserm et le réseau mondial des Instituts Pasteur) mobilise une trentaine de laboratoires. Parmi eux, on peut citer la division pharmaceutique de Fosun, le repreneur du Club Med. Connu pour sa proximité avec le pouvoir à Pékin, le groupe s’est associée à l’américain Pfizer et à la biotech allemande BioNtech. À Hong Kong, CanSino, une autre biotech, travaille avec les autorités de santé militaire chinoises, sur un vaccin à partir d’un adénovirus que l’on trouve dans les grippes saisonnières.

À la liste de ces compétiteurs, on peut encore ajouter les Universités de Singapour, de Taiwan, de Corée, de Tokyo, de Hong Kong et de Pékin, sans oublier les universités du Queensland en Australie, d’Oxford, ou l’Imperial College de Londres.

Un investissement hasardeux ?

Mais le pari est risqué, car personne ne sait si un vaccin pourra un jour être mis au point. "Si vous me demandez de parier", dit Bruno Canard, le chercheur du CNRS qui avait alerté en 2015 sur le risque du coronavirus_, "_je parierais que dans 6 mois il n’y aura pas de vaccin. Même si le virus est encore présent à ce moment-là". Selon lui, "il y aura des difficultés techniques très importantes parce que le Covid-19 est conçu pour muter". Et compte tenu du nombre de laboratoires engagés dans la course, il y aura sans doute de nombreux perdants. "Les candidats au vaccin se réduiront comme peau de chagrin pour n’être bientôt plus qu’une petite dizaine", prédit l’analyste Patrick Biecheler.

Le vaccin pourrait être moins rentable qu’il n'y parait, car, quant au retour sur investissement, "il faut être prudent", prévient Jean Lang, le vice-président de Sanofi Pasteur. Il n’oublie pas que si son groupe peut reverser un bénéfice de 3,11 euros par action à ses actionnaires, c’est avant tout grâce à un médicament "blockbuster", le Doliprane, mais pas grâce à un vaccin. Le dernier produit par Sanofi contre la dengue devait lui rapporter un milliard d'euros par an. Or il se vend très mal. Les vaccins pèsent d’ailleurs assez peu sur le chiffre d’affaires mondial de l’industrie pharmaceutique. Ils ne représentent que 35 milliards de dollars sur un total de recettes estimé à 1200 milliards de dollars. Le pari est d’autant plus hasardeux que le temps où l’on déposait 110 brevets sur la séquence d’un seul virus, comme ce fut le cas pour l’Hépatite C, est révolu. Aujourd’hui, les données sur le Covid-19 sont libres d’accès. Il y a donc davantage de projets en concurrence et de découvertes partagées. Par ailleurs, la puissance publique investissant auprès des laboratoires privés, elle aura sans doute des exigences pour éviter une flambée des prix.

Et si le virus disparaissait ?

Autre indice montrant qu’il ne faut pas s’emballer. Les essais conduits par Sanofi GSK pour un vaccin contre le SIDA, avec la Fondation Bill et Melinda Gates, ont été stoppés en février. Le microbiologiste Bruno Canard se souvient : "Quand j’avais 20 ans, on disait que le vaccin contre le SIDA arriverait sous 4 ans. Idem pour l’Hépatite C. Or ce qui soigne aujourd’hui, c’est un médicament. Je ne veux pas dénigrer la vaccination parce qu’il y a des virus pour lesquels ça marche très bien, contre le tétanos, la rage, la rougeole, les oreillons, la rubéole, ou les méningocoques. Mais il y a aussi des vaccins qu’on attend depuis 40 ans et qui n’arriveront jamais." Ou très tardivement. Le premier vaccin contre Ebola du laboratoire Merck n’a été commercialisé que l’année dernière.

"Et si dans 6 mois le virus avait disparu ?, s’interroge encore Bruno Canard. Miser autant sur le vaccin est une folie", estime-t-il. Cet aléa suscite le ressentiment de certains de ses confrères. "Moi je cherche un million pour acheter un microscope", regrette le patron d’un laboratoire d’Aix-Marseille "pendant qu’on investit des milliards dans des choses hyper aléatoires en soutien à de très grosses entreprises qui prennent des risques insensés."

Mais à cela, l'analyste Patrick Biecheler répond que, même si on échoue à trouver un vaccin, "la recherche ne s’arrêtera pas pour autant". Un autre membre du CNRS Jean-Louis Lazzari, rappelle : "Avant que survienne le Covid-19, on travaillait en nano médecine sur des vaccins à vecteurs ADN ou ARN capables d’envoyer des messages génétiques dans la cellule pour tuer le cancer. Et bien, on a repris l’idée pour lutter contre le Covid." Aucune recherche ne serait donc vaine. Au pire, si le vaccin tant attendu ne devait jamais voir le jour, les pistes explorées aujourd’hui pourraient tout de même servir, plus tard, et peut-être contre une autre maladie.

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