Dans une tribune publiée dans "Le Monde" samedi, le professeur Yazdan Yazdanpanah estime que "sur les essais cliniques", l'Europe est "un échec". La France, fortement impliquée dans l'essai Discovery, n'est pas parvenue à convaincre ses voisins d'y intégrer leurs patients. Elle est en partie responsable.

La France, peut-être un peu rapidement, a promu Discovery comme un "essai européen" mais en associant ses partenaires un peu tard.
La France, peut-être un peu rapidement, a promu Discovery comme un "essai européen" mais en associant ses partenaires un peu tard. © AFP / Joel Saget

Cet essai clinique expérimental, coordonné par l'Inserm dans le cadre du consortium français Reacting (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) peine pourtant à monter en puissance. Lancé le 22 mars pour évaluer des traitements contre le Sars-Cov2, Discovery doit recruter 800 patients en France et 2400 ailleurs en Europe. Il comporte cinq bras, c'est-à-dire que les volontaires seront répartis en cinq groupes, à qui un traitement différent doit être donné :

  • De l'hydroxychloroquine (le médicament vanté par l'infectiologue marseillais Didier Raoult) ; 
  • du remdesivir (récemment autorisé en urgence aux Etats-Unis) ;
  • une combinaison lopinavir/ritonavir, avec ou sans interferon bêta. 

Cet essai randomisé ouvert (basé sur le principe du tirage au sort) est mené dans les règles de l'art : une fois recrutés, les patients reçoivent l'un des cinq traitements de façon aléatoire. Un groupe témoin, sans molécules mais pris en charge de façon classique (et si besoin avec ventilation) constitue le cinquième bras de l'essai. 

"Du mal à coopérer"

Mais l'organisation semble compliquée. Samedi, dans Le Monde, le professeur Yazdan Yazdanpanah, infectiologue-épidémiologiste à l'hôpital Bichat à Paris regrette que "chaque pays [ait] travaillé pour lui". "On a beaucoup de mal à coopérer",explique t-il, précisant qu'à date, seul le Luxembourg a rejoint la France. Et aucun patient allemand, autrichien, portugais ou britannique, en dépit des prévisions initiales. 

Sur les 800 recrutements prévus sur le territoire national, Yazdan Yazdanpanah estime avoir atteint la barre des 740 personnes. Au Luxembourg, 60 patients sont prévus, mais le premier a été recruté... le 30 avril. 

Les raisons de cet échec viennent d'une insuffisance de discussions en amont, d'autres protocoles menés parallèlement et des régulations différentes entre états européens. "On a aussi fait face à des désaccords sur les données à récolter", ajoute l'infectiologue. "Nous, Français, nous souhaitions tester certains paramètres pour pouvoir adapter les dosages de médicament donné aux patients. Les Allemands s'y sont opposés.

Question d'argent

Ce que le responsable de l'essai clinique Discovery oublie de mentionner, c'est un problème de financement. L'essai Discovery coûte environ 5000 euros par patient. Si la France a su dégager les quatre millions nécessaires à l'inclusion de ses 800 malades, ailleurs en Europe, les financements n'ont semblent-il pas été anticipés. 

La France, peut-être un peu rapidement, a promu Discovery comme un "essai européen" mais en associant ses partenaires un peu tard. Résultat, même si certaines équipes étaient pour l'idée d'y participer, les arbitrages budgétaires ne leur ont pas forcément été favorables. 

C'est ainsi qu'après trois semaines d'échanges et de préparation, les britanniques ont essuyé le refus du National Health Service (NHS) qui a estimé qu'il n'était en mesure de financer qu'un seul essai clinique, le sien, baptisé Recovery

La concurrence d'un autre essai mondial

Certains pays européens ont aussi fait le choix d'un autre essai, moins ambitieux mais aussi moins coûteux et plus simple à mettre en oeuvre. Il s'agit de Solidarity, un programme lancé et promu par l'OMS, l'Organisation Mondiale de la Santé, dès le 22 mars.

Son grand avantage, outre une cohorte de patients géante puisque constituée d'un bout à l'autre de la planète, est qu'il est accessible – par sa simplicité – à des pays disposant de faibles moyens, comme les pays africains. La totalité des cinq fameux bras compris dans l'essai Discovery ne sont ici pas obligatoires.

D'ailleurs, chacun dimensionne l'essai à sa mesure, en choisissant parmi les quatre molécules ou association de molécules proposées. La collecte et la remontée de données sont moins exigeantes. A minima, les équipes doivent faire remonter trois informations : la mortalité, la durée d'hospitalisation et le recours ou pas à la ventilation du patient. Pour des équipes médicales débordées au moment du pic épidémique, la sollicitation était donc moindre et plus simple à gérer, ce qui a incité certains pays comme l'Espagne à choisir cette option. 

En temps normal, il faut environ trois mois pour mettre sur pied un essai clinique, constituer les équipes, s'assurer du consentement et de l'information des patients et l'encadrement des conditions techniques. Pour cette raison, Yazdan Yazdanpanah se félicite de l'agilité française à monter rapidement Discovery, dans un contexte d'urgence.  

Intervention de la Commission européenne ?

Mais cela étant dit, la réussite de l'essai Discovery est-elle en jeu ? L'infectiologue français reste optimiste : "On ne désespère pas d'inclure prochainement d'autres patients européens. On va tenter de mettre sur pied une plateforme européenne, notamment dans le cas où une deuxième vague arriverait." 

Selon les informations de France Inter, après plusieurs réunions, la Commission européenne pourrait bientôt débloquer un financement pour lancer l'essai dans les pays européens que la France avait peut-être un peu rapidement associés, avec une insuffisance de concertation préalable. 

En attendant, aucun résultat, même intermédiaire, n'a été annoncé. Tant qu'aucune des molécules n'a montré d'effets délétères ou franchement bénéfiques pour les patients, l'essai, déjà évalué à deux reprises par le Comité de surveillance et de suivi des données d'essais cliniques (DSMB) se poursuit.

À ce jour, cette autorité n'a pas exigé l'arrêt d'un ou de plusieurs bras. Plus l'échantillon est petit, plus la  balance bénéfices/risques est faible et difficile à juger. La jauge initialement prévu pour Discovery (3200 patients) est donc cruciale à atteindre rapidement mais cela devient difficile, dans la mesure où les patients se raréfient dans les services hospitaliers participants à l'étude.

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