Un collectif d'entrepreneurs réunionnais s'est préoccupé bien avant "StopCovid" d'imaginer une application pour aider à juguler l'épidémie. "Alertanoo" sera lancé cette semaine sur l’île. Plus qu'un outil numérique de traçage, il s'agit d'un système d'alerte. Les médecins de la Réunion y tiennent un rôle essentiel.

Pascal Thiaw Kine, Alfred Chane Pane et Philippe Arnaud, trois des entrepreneurs à l'origine d'Alertanoo
Pascal Thiaw Kine, Alfred Chane Pane et Philippe Arnaud, trois des entrepreneurs à l'origine d'Alertanoo © LT

Ils s'y sont mis dès le 22 mars. Observant les applications liberticides utilisées à Singapour et Taipei, une poignée d'entrepreneurs réunionnais, rassemblés dans le collectif "Amsamb'", a réfléchi très tôt au développement d'une solution numérique citoyenne en prévision du déconfinement. L'application, téléchargeable sur les téléphones portables, telle qu'ils l'imaginent, doit respecter l'anonymat des personnes, ne pas les localiser, ne pas conserver leurs données. Elle doit aussi être compatible avec tous types de téléphones et bien sûr être fiable.  

Et alors que le développement, en métropole, traine pour StopCovid, là, tout est allé très vite. Avec l'entreprise Medialight, que dirige Philippe Arnaud, qui développe habituellement des applications pour le secteur bancaire ou aéronautique, les entrepreneurs conçoivent puis développent "Alertanoo" ('Alertez-nous' en créole). "Nous l'avons présenté aux autorités locales et, le 3 avril, le projet faisait l'objet d'une convention avec la Préfecture qui co-finance à hauteur de 50%", explique Alfred Chane Pane, à l'origine du projet.

Un outil à visée unique, l'alerte

Moins de deux mois après avoir été imaginée, Alertanoo est prête à être lancée, si la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) donne son aval. D'abord dans sa version Android, d'ici quelques jours, puis sous iOS. Le choix a été fait d'en faire un outil ultra simple avec une seule fonction : l'alerte. Il n'y a ni fichier centralisé, ni reporting à l'autorité régionale de santé, ni conseils sanitaires donnés. 

Elle fonctionne selon ce principe : imaginons Aline, qui va au supermarché avec son téléphone. L'application "Alertanoo" qu'elle a téléchargée lui a attribué un identifiant crypté. Pendant qu'elle déambule dans les rayons, son téléphone "parle" à d'autres téléphones via le Bluetooth. Ils s'échangent leurs identifiants. Quelques jours plus tard, si Aline tombe malade et qu'elle est déclarée positive au SARS-Cov2, elle peut décider de prévenir toutes les personnes qu'elle a croisé et dont elle ignore l'identité.

Pour cela, elle devra demander à son médecin de lui fournir un code de déverrouillage. Ce code, entré dans l'application, enclenchera l'alerte auprès de toutes les personnes qui ont croisé le chemin d'Aline les jours précédents. Ces personnes seront informées par un message sur leur téléphone qu'elles ont été en contact avec une personne positive (sans savoir qui ni où). Elles auront alors le choix d'aller à leur tour faire un test de dépistage ou de se confiner. C'est un serveur local qui aura rapproché les identifiants cryptés entre eux pour reconstituer cette chaîne de contacts. 

Développée en moins de deux mois

"Par souci de rapidité, cette application a été conçue avec des briques technologiques déjà existantes", précise Philippe Arnaud. "À ce moment là, la date de déconfinement envisagée était le 15 avril" remarque t-il. "Alertanoo" vise la compatibilité avec le système européen PEPP-Pt.

Elle est en revanche différente du protocole ROBERT, développé par le consortium métropolitain pour StopCovid et dont la date de lancement reste inconnue. Les concepteurs ont estimé qu'il n'était pas pertinent d'attendre des mises à jour ou des développements logiciels de la part d'Apple et de Google notamment (les blocages actuels de StopCovid portent en partie sur des questions d'incompatibilité d'appareils) : ils ont cherché à rendre Alertanoo compatible avec les téléphones d'ancienne génération, ce qui a nécessité des développements propres et à renforcer les échanges Bluetooth. 

"On a fait le choix de Google Nearby, un logiciel immédiatement disponible et qui avait été développé dans le cadre du marketing de proximité", détaille Philippe Arnaud, de Medialight. "Cela couple le protocole Bluetooth à un système d'ultrasons émis par le micro du téléphone" et permet de contourner les limitations connues du protocole Bluetooth dans la détection de proximité.

Car si les modèles récents de smartphones sont capables de communiquer par Bluetooth à 30 mètres, ce n'est pas le cas des anciens modèles. Quant à l'épineuse question de la consommation énergétique du Bluetooth et la décharge rapide de la batterie, les concepteurs de Alertanoo ont opté pour un bouton "ON/OFF" sur l'application. Ainsi, on ne l'enclenche que lorsqu'on entre dans un espace public fréquenté où le risque de contacts est réel.

Bientôt l'épreuve du feu

Soutenue par le monde économique local et la Région Réunion,  "Alertanoo" sera t-elle largement adoptée par les Réunionnais ? Selon les spécialistes, un tel outil n'est efficace que s'il est téléchargé par 60 % minimum d'une population. La communication n'a pas été négligée selon Alfred Chane Pane, puisqu'une importante campagne de lancement est prévue.

Par ailleurs, "à la Réunion, 80% des habitants possèdent un ou plusieurs téléphones portables. Nous avons une excellente connectivité sur toute l'Ile car les opérateurs ont investi en raison du relief". Avec 423 cas enregistrés depuis le 11 mars, l'Île de la Réunion n'a pas connu de vague épidémique. 

Les entrées sur le territoire étant surveillées, cela rend plus facile la maîtrise du risque contagieux. Pour autant, avec l'arrivée de cette application, l’île devient un laboratoire non dénué d’intérêt pour la métropole où, entre problèmes techniques et hésitations politiques, on en vient à douter du futur de StopCovid.

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