Les "ciseaux à découper l’ADN" suscitent d’immenses espoirs de traitement des maladies génétiques. Mais cette technologie inquiète aussi sérieusement les services de sécurité.

CRISPR Cas9 : la dernière folie de la génétique
CRISPR Cas9 : la dernière folie de la génétique © Getty / BSIP/UIG

Le grand patron du renseignement américain a été le premier à tirer le signal d’alarme, en février 2016. Dans un rapport déclassifié par la CIA, James Clapper a classé CRISPR Cas9 dans la catégorie des « armes de destruction massive » potentielles. Pour lui, cette technologie utilisée dans des milliers de laboratoires doit être considérée comme le programme nucléaire nord-coréen, les armes chimiques syriennes et les missiles de croisière russes !

VIDÉO | CRISPR Cas9 : la grande menace

Tout commence pourtant dans l’euphorie, en 2012, lorsqu'une Française, Emmanuelle Charpentier, et une Américaine, Jennifer Doudna, inventent les « ciseaux à découper l’ADN ». Ils sont alors présentés comme une avancée majeure de ce début de siècle. Ses co-découvreuses collectionnent les prix et son régulièrement annoncées pour un Nobel. Il faut dire que cette découverte pourrait permettre de traiter des cancers et des maladies génétiques jusqu'ici incurables.

CRISPR Cas9, c'est l’association d’un brin d’ARN (de l’ADN à une seule hélice) qui sert de guide à une enzyme (CAS9) permettant de couper, remplacer, inactiver, modifier le gène que l’on cherche à atteindre.

Explications de CRISPR Cas-9
Explications de CRISPR Cas-9 © Ask Media pour Le Parisien Magazine, Source : CNRS

La technique est plus précise, plus rapide et nettement moins chère que tout ce qu’on utilisait jusque-là. Elle s’est donc répandue comme une trainée de poudre : plus de 3000 laboratoires dans le monde utilisent cette technologie.

André Choulika, le créateur de Cellectis, une des entreprises françaises les plus innovantes du secteur, est très enthousiaste :

C’est fou ! L’édition de génome est une révolution qui va secouer la planète, à une profondeur dont on n'a même pas idée.

André Choulika pense par exemple que l'on va pouvoir créer des espèces. Aux Etats-Unis, on imagine déjà reconstituer des espèces disparus. George Church de l’université de Harvard, affirme qu’il peut « ressusciter » un mammouth laineux. D’après lui, dans quelques années, on pourra récupérer de l’ADN dans les restes d’un mammouth congelé, et en le combinant à celui d’un éléphant d’Asie, on pourra faire revivre cette espèce disparue il y a 4000 ans.

Certains scientifiques ont déjà mis leurs idées en pratique sur des animaux. Une équipe chinoise a donné naissance à des chiens nés avec le double de leur masse musculaire habituelle. Aux Etats-Unis, une entreprise du Minnesota a créée des vaches laitières sans cornes. De leur côté, des chercheurs californiens ont réussi à améliorer la vision chez des rats atteints d’une forme de cécité d’origine héréditaire. A chaque fois, l’utilisation de CRISPR Cas9 a été décisive.

Après les animaux, les laboratoires ne vont pas tarder à faire leurs premières applications à l'homme. En novembre 2016, une équipe chinoise a annoncé des premiers essais dans le cadre d’un traitement contre une forme de cancer. Une équipe britannique a quant à elle obtenu l’autorisation de mener des expériences sur des embryons humains. Mais pour l'instant, il s’agit de faire de la recherche : pas question de produire un « bébé génétiquement modifié ».

Autre secteur prometteur pour CRISPR Cas9 : l’agro-industrie. L’université de Pennsylvanie a mis au point un champignon de Paris qui ne brunit plus quand on le coupe. Agnès Ricroch, professeur à AgroParisTech, explique :

On a isolé le gène responsable du brunissement. C’est très intéressant parce que ça fait moins de gaspillage alimentaire.

Aux Etats-Unis, les autorités sanitaires ont décidé que ce champignon ne serait pas considéré comme un OGM, car aucun gène n’a été « ajouté ». Ils ont donc autorisé sa mise sur le marché. Mais en Europe, le débat fait rage et la question devrait être tranchée dans les mois qui viennent par la Cour de justice de l’Union Européenne. Plusieurs membres du Haut-Conseil pour les biotechnologies en France ont claqué la porte à la suite de la publication par le HCB d’un rapport soutenant que ces nouvelles plantes n’étaient pas des OGM. Pour l’un des démissionnaires, Yves Bertheau, directeur de recherches à l’INRA, ces végétaux modifiés en sont clairement.

Jean-Claude Ameisen, l’ancien président du Comité consultatif national d’éthique, souligne un autre problème : "Contrairement aux OGM actuels, on ne peut pas déceler la trace de la modification génétique avec ces nouvelles méthodes. Et donc comment rend-on identifiable ce qui n’est pas traçable ?"

En attendant que la justice Européenne règle la question du statut de ces plantes, les comités de bioéthique multiplient les réunions à l’échelle internationale. Pour Hervé Chneiweiss, le président du comité d’éthique de l’INSERM, « il faut un consensus mondial pour mieux connaître les effets délétères éventuels de ces techniques pour mieux les encadrer ».

Pour l’instant, la plupart des expériences menées sont des thérapies géniques classiques, telles qu’on les pratique depuis de nombreuses années. Mais ce qui inquiète, c'est l'éventuelle modification abusive du génome humain. Alain Fischer, de l’institut des maladies génétiques Imagine, explique :

« Ce qui serait problématique, ce serait de modifier le patrimoine génétique germinal, qui est transmis à la descendance. Ce serait d’une certaine façon toucher au patrimoine génétique de l’humanité ».

Pour pouvoir rendre une modification transmissible, il faut intervenir aux premiers stades du développement de la vie. En avril 2015, une équipe chinoise a créé la polémique en modifiant sur des embryons un gène responsable d’une maladie du sang. Aucun n’a survécu, les embryons étant non-viables. Catherine Bourgain, généticienne et présidente de l’association Sciences citoyennes s’interroge :

Peut-on autoriser la recherche sur l’embryon ? C’est entrer dans une mécanique qu’on a beaucoup de mal à contrôler une fois qu’elle est lancée.

Certaines expériences peuvent effectivement faire réfléchir, comme celle qui est menée dans le cadre de la lutte contre le paludisme. Cette maladie qui fait encore 450 000 morts par an, est transmise par une espèce de moustique, l’anophèle. Eric Marois, chercheur à l’INSERM, explique :

Grâce à CRISPR Cas9, on a enlevé un gène chez certains moustiques afin de les rendre résistants au paludisme.

L’idée serait d’introduire dans la nature des anophèles modifiés et d’attendre qu’ils se reproduisent pour rendre toute la population mondiale résistante. Problème : c’est très long et aléatoire.

Mais là encore CRISPR Cas9 apporte la solution : le forçage génétique. Cette technique permet d'accélérer la diffusion d'une mutation génétique. Les moustiques génétiquement modifiés de l’INSERM pourraient donc coloniser la planète. Mais une équipe britannique envisage un autre scénario : créer des anophèles avec un gène récessif de stérilité, et les introduire dans la nature, ce qui entraînerait la disparition de l’espèce en quelques générations… et du paludisme. Eric Marois appelle à la prudence :

« Il est quand même vertigineux de se dire que, pour la première fois, on est capable de modifier l’ensemble des individus d’une espèce à l’échelle de la planète. Je serais très prudent avec les approches d’éradication. Il faut d’abord s’assurer que l’espèce n’a pas un rôle essentiel dans l’écosystème ».

En décembre dernier, plus de 150 ONG internationales ont demandé un moratoire sur le forçage génétique.

Jennifer Doudna exprime également ses craintes. Dans le magazine scientifique Nature, elle explique qu'un jeune doctorant a créé un virus qui, une fois respiré par des souris, provoque des mutations dans leurs poumons. Jennifer Doudna souligne qu'une minuscule erreur de conception aurait pu permettre que ce virus fonctionne aussi chez l’homme :

« Il m’a semblé incroyablement effrayant qu’il y ait des étudiants qui travaillent sur une telle chose. Il est important que les gens commencent à comprendre ce que cette technologie peut faire ».

L’idée d’un moratoire n’est pourtant pas bien accueillie dans la communauté scientifique. Cécile Martinat, directrice de recherche à l’institut ISTEM, installé au Génopole d’Evry, y voit un frein potentiel à ses recherches sur les maladies génétiques :

« A partir du moment où il y aura un moratoire, nous allons être très limités, et ce sont des Etats qui seront dans un contexte moins restrictif qui les utiliseront. Donc on n’empêchera pas à l’échelle internationale une dérive de ces outils. Il faut faire confiance aux scientifiques et arrêter de penser qu’on fait n’importe quoi ».

Mais cette technologie est en réalité déjà sortie des laboratoires. Pour 150 dollars, on peut acheter sur internet des « kits CRISPR » et modifier chez soi une bactérie grâce un mode d’emploi fourni. Les clients sont des bricoleurs de génome qui se nomment « biohackers ». Ce mouvement, né aux Etats-Unis où il compte des milliers d’adeptes, défend l’idée que l'on peut tous faire de la biologie dans son garage ou dans des « laboratoires participatifs ». Quitterie Largeteau, spécialiste française du biohacking explique :

« Ces kits sont conçus pour être utilisés sans formation, comme une recette de cuisine. Mais ils ne permettent de faire que ce qui est prévu. Il y a un code d’éthique chez les biohackers. Personne ne travaille sur l’homme ou des organismes pathogènes ».

Et si cette technologie tombait dans des mains moins bien intentionnées ? Quelques mois après le rapport de James Clapper, les conseillers scientifiques de Barack Obama envisagent ouvertement l'utilisation de CRISPR Cas9 pour créer un virus d’un genre nouveau, mortel pour l’homme :

« Surtout, insistent-ils, la menace biologique diffère des menaces nucléaires ou chimiques […] parce qu’elle requiert des ressources moins importantes et des équipements plus petits, comparables aux laboratoires ordinaires ».

Olivier Lepick, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, confirme :

On voit mal comment on pourrait dénier à une organisation terroriste suffisamment puissante l’accès à ces techniques.

Dans son rapport, James Clapper fait aussi état des menaces qui pèsent sur l’économie. Sous couvert d’anonymat, un directeur de recherche français évoque un scénario envisagé :

« Imaginez que quelqu’un modifie une pomme de terre pour la rendre toxique. Vous en introduisez quelques exemplaires sur le marché. Vous avez quelques victimes. En un mois, ce secteur économique s’effondre. »

En décembre 2015, la France met en place un Conseil national consultatif pour la biosécurité constitué d’experts. Un de ses membres confirme que CRISPR Cas9 fait partie de leurs préoccupations. Les services de renseignements surveillent ceux qui s'initieraient de manière trop poussées aux techniques de manipulation de génome. Le même directeur de recherche explique :

"La DGSI est très attentive aux doctorants que nous prenons dans nos labos. Une fois, on m’en a refusé un. En général, on ne vous dit pas pourquoi".

Olivier Lepick estime qu’on « va aller vers un renforcement de ce type de surveillance. Le problème de ces technologies, c’est que leur détournement peut être envisagé de manière beaucoup plus évidente qu’il y a seulement une dizaine d’années ».

Au rythme où vont les nouvelles technologies, il y a donc de quoi s'inquiéter sur l'évolution des utilisations de CRISPR Cas9.

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Enquête en partenariat avec "Le Parisien Magazine" et "Aujourd'hui en France Magazine"
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