Sans le soleil qui rythme nos journées, comment la perception du temps est-elle affectée ? Comment le cerveau s’adapte-t-il au manque de lumière ? Quelle organisation sociale les volontaires ont-ils adopté ? Deux des volontaires racontent.

Les participants à l'expérience Deep Time à leur sortie de la grotte le 24 avril 2021
Les participants à l'expérience Deep Time à leur sortie de la grotte le 24 avril 2021 © AFP / Fred SCHEIBER

C'était en mars et en avril dernier, après deux confinements dans les pattes, sept femmes et huit hommes ont accepté de s'enfermer dans l'immense grotte de Lombrives en Ariège. L'objectif du projet Deep time : étudier les effets physiologiques et psychologiques de ce confinement radical sur les membres du groupe. 

Deux des quinze confinés volontaires de la grotte de l'Ariège, l'explorateur Christian Clot, à l'origine de cette expérience, et la biologiste Margaux Romand-Monnier sont venus raconter cette aventure immobile, hors du temps et à 100 mètres sous terre. Ils ont témoigné au micro du Temps d’un bivouac, l’émission de Daniel Fiévet.

Une expérience pour comprendre les effets d’un confinement

Christian Clot : "On avait observé que le confinement avait entrainé une perte de la gestion et de la compréhension du temps chez beaucoup. On voulait comprendre ce que cela représentait de s'aliéner l'accès à l'information temporelle. On a enlevé la capacité de suivre la mécanique du temps avec les horloges et les montres. Dans cette grotte, on voulait regarder ce qui allait se passer sans ces repères."

Une grotte à explorer

CC : "C'est une grotte idéale. Elle est splendide, grande et organisée sur deux niveaux. Elle possède à la fois des espaces assez gros pour y vivre, et puis d‘autres aussi pour y explorer, voyager quelque part. Je suis persuadé que l'adaptation d'un humain se fait aussi par sa découverte territoriale, et émotionnelle. Je voulais une grotte qui puisse apporter tout ça. 

On avait plusieurs lieux : un espace de vie, où on avait ce qu'on appelait notre lumière, que l’on avait baptisé notre "soleil". C’était un lieu où on mangeait, discutait, travaillait. Et de l’autre côté, il y avait un lieu éloigné, l'espace de sommeil qui n'était donc pas dérangé par les bruits de l'espace de vie. Et les deux autres espaces étaient consacrés à la science. Et puis enfin, et c'est fondamental, se trouvaient ces fameux espaces exploratoires où, avec des techniques de spéléologie, on y découvrait des concrétions, des stalactites, des stalagmites."

Une seule règle : ne réveiller personne

Margaux Romand-Monnier : 

C'était merveilleux de ne pas avoir de réveil-matin, de se réveiller et de se dire : "j'ai encore envie de dormir. Je vais me retourner, me rendormir. Et on verra plus tard". Il n’y avait qu’une seule règle fixée : on n'avait pas le droit de réveiller quelqu'un qui dort.

Un éclairage en partie alimenté par des vélos

Christian Clot : "La grotte était éclairée par des lumières électriques. On a puisé sur l’électricité de la grotte touristique. On avait des vélos pour recharger une batterie qui ne donnait que de l'énergie pour faire les études scientifiques. Et puis, c'est pour pallier éventuellement aussi à une coupure d'électricité. Ce qu’on appelle "soleil" était une grosse boule lumineuse qui est utilisée pour les tournages de nuit". 

Au début, on éclairait un peu tout le temps. Puis une règle s’est instaurée : il fallait être au moins être cinq pour allumer la lumière.

Froid et humide

Christian Clot : "C'était la surprise. 

On s'attendait un peu à 95 % d’humidité et 12 degrés. Mais on a eu 100% d'humidité et 10 degrés ! 

Et ces petites différences ont joué sur la pression humide sur les objets. D'ailleurs, tout a commencé à pourrir. Les équipements électroniques ont commencé à tomber en rade."

Pas de contact avec l’extérieur et aucune raison de sortir 

Christian Clot : "On avait à l'extérieur une équipe avec laquelle on n'avait pas de contact direct. Une petite mallette noire circulait entre nous. On nous envoyait des instructions. Et nous, on déposait nos déchets. C'était vraiment notre unique échange avec l'extérieur. 

On voulait couper totalement. Nous n’avions aucune connaissance de ce qu’il se passait dehors. Il n'y avait aucune raison de nous faire sortir. Tout le monde avait accepté cette mission. On était dans un autre monde, comme si on était sur la Lune : on ne peut pas revenir sur Terre en quelques secondes.

Un "gueuloir" pour étudier les émotions

Christian Clot : "Il y avait au sein de cette grotte un espace à part : l'espace de parole, le parloir ou le confessionnal. Des études éthologiques, psychologiques ont montré l'importance de pouvoir s’exprimer totalement, librement et sans aucun risque que ces paroles soient entendues par d'autres personnes que les scientifiques. Cela a permis de suivre l'état émotionnel de tous les équipiers."  

Une absence de repères temporels très bien vécue

Margaux Romand-Monnier : "Vivre sans repères temporels est une liberté incroyable."

Christian Clot : "Le groupe a fait en sorte que tout se passe bien et qu’effectivement, même si le soleil nous manquait, c'était très discret comme manque. Et si on se donne rendez-vous, et que les gens ne sont pas là, on apprend la patience."

Des rythmes petit à petit calés sur le groupe

Christian Clot : "On a observé un groupe qui était au début totalement décalé. Chacun avait son rythme. Et puis parce qu'on avait des envies communes naturellement, le groupe s'est synchronisé. L’influence du groupe a fusionné les rythmes de manière très nette. Cela semble presque logique, mais là, on a pu le démontrer.

C'est extraordinaire de savoir que l’on a besoin les uns des autres. C'est très beau à voir. Cela donne un immense espoir dans l'espèce humaine et dans sa capacité à avoir envie de réussir son avenir. 

Margaux Romand-Monnier : "Il y a quand même eu des disparités. Malgré cette coopération, dont parle Christian Clot, il y a eu des différences entre les coéquipiers. Un jour, j'ai fait une sieste. Je pensais avoir dormi deux ou trois heures. Lorsque je suis revenue, on m'a dit que j'avais presque fait une nuit !"

Pas le temps de s’ennuyer 

Margaux Romand-Monnier : "On avait beaucoup de missions scientifiques à réaliser : faire l'inventaire des glyphes, réaliser la topographie en 3D de la grotte, rechercher la faune et la flore, faire le nettoyage... Bref, beaucoup de tâches qu'il fallait réaliser en collaboration." 

Fêter un anniversaire quand on veut

Margaux Romand-Monnier : "Le premier anniversaire était celui d’Arnaud. C'était assez proche de notre entrée dans la grotte. C’était facile pour savoir quand c’était. En revanche, celui d'Emilie était beaucoup plus éloigné du début de la mission. On lui a demandé quand elle voulait le fêter. Sachant qu'elle avait beaucoup moins de cycles que la plupart des gens, cela a été plus aléatoire."

Des tensions dissoutes dans la discussion

Christian Clot : "Il y a eu quelques tensions, notamment sur la nourriture, l'organisation sociale, ou la manière de travailler ensemble. Mais à chaque fois, on a discuté. Et l'incident a été définitivement clos."

La sortie de la grotte après 40 jours, mais 31 cycles sous terre ! 

Tous les participants ont été surpris quand on leur a annoncé que cela faisait 40 jours qu'ils étaient dans cette grotte pour tout le monde. Le temps s'est écoulé plus lentement. 

Margaux Romand-Monnier : "On en était au maximum à 32 cycles. On avait tous conscience que le temps passait et que forcément, il y aurait une fin. Mais c'était vraiment une surprise de voir Jérémie et Mélusine arriver dans la grotte."

Christian Clot : "Sur 40 jours, il y avait un décalage de presque 10 jours de moins pour tout le monde. Et le résultat avait été à peu près le même en 1962 pour Michel Cifre. 

Le temps s'écoule plus doucement quand le soleil ne rythme plus nos jours. Peut-être avons-nous en nous d’autres rythmes plus ancestraux qu'il va falloir rechercher." 

Certains participants étaient déçus de devoir sortir

Christian Clot : 

C’était une liberté énorme de ne plus avoir d’injonctions, d’e-mails, de téléphones, de réveils, de réseaux sociaux, de vivre à un rythme différent, plus apaisé, peut-être. À ce moment-là, on n'avait pas fini notre expérience dans nos têtes.

L’expérience pose la question cruciale de l'adaptation 

Christian Clot : "Nous sommes face à un nombre de changements conséquents dans l'avenir. Plutôt que de considérer ces modifications comme des drames, peut-être faut-il aujourd'hui consolider notre capacité à nous adapter. Pour nous transformer d'abord, pour peut-être mieux résister à ces drames, mais aussi pour les éviter". 

Si on comprend mieux les mécanismes en jeu dans l'adaptation dans le cerveau, on pourra peut-être renforcer ces zones-là et éviter d'avoir des comportements délétères aujourd'hui destructeurs pour notre environnement.

ECOUTER | Le Temps d'un bivouac sur l'expérience Deep Time

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