[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

Internet aime les animaux et les belles histoires. Alors, quelle joie quand un prédateur sympathise avec sa proie ! Mais cela arrive-t-il vraiment ?

"Sealed Friendship"
"Sealed Friendship" © montage photo par pixelkid - 2009

Ils sont tellement mignons, cette otarie et ce manchot , unis dans une tendre accolade, qu'on aurait envie de ne pas voir que c'est unflagrant montage . Il a été réalisé dans le cadre d'un concours sur le thème "Amitié entre ennemis" . Il faut dire que lorsqu'on ne leur force pas la nageoire avec Photoshop , ces deux animaux ne se font guère de câlins. Ou alors, c'est très clairement contre la volonté des oiseaux. L'otarie est non seulement le principal prédateur du manchot mais on a même observé des cas de viol de la part du mammifère sur sa proie.

Le monde animal n'est-il que sauvagerie ? Ne peut-on pas trouver des prédateurs capables de meilleurs sentiments vis-à-vis des animaux qui sont d'habitude leurs proies ?

Si, rassurez-vous ! Le chimpanzé, notre plus proche cousin, est ainsi capable d'adopter de plus petits singes, explique Thierry Lodé, professeur d'écologie évolutive à l'université de Rennes et d'Angers :

Le cas le plus fréquent, c'est le colobe guéréza, qui théoriquement est une proie du chimpanzé [voir par exemple cette vidéo]. Ce dernier en tue fréquemment mais il est arrivé de voir des chimpanzés qui, pendant quelques heures, quelques jours, pouvaient adopter un petit colobe perdu. Cela se passe principalement quand l'animal ne part pas en courant mais au contraire s'approche de son potentiel prédateur d'un air tout à fait confiant.

Il faut donc de l'audace. Ou de l'inconscience. Un autre cas quelque peu similaire concerne les lions et les gazelles. « Ce sont des lionceaux qui sont d'un seul coup un peu perdus parce qu'ils voient qu'une jeune gazelle vient vers eux et ne cherche pas à s'enfuir et du coup, ça inhibe en quelque sorte le comportement de mise à mort du prédateur. Ce sont plutôt des amitiés très courtes. Ça finit toujours un peu mal », note le biologiste.

Une remarque qui rejoint celle de Craig Packer, directeur du Lion Research Center à l'Université du Minnesota. Interrogé par LiveScience il y a un peu plus de deux ans à propos de photos montrant une lionne qui semblait se prendre d'affection pour un bébé antilope dont elle venait de tuer la mère, il avait déclaré :

C'est une variation du jeu du chat et de la souris où les chats capturent leur proie et jouent avec jusqu'à ce qu'ils se lassent et la laissent partir ou jusqu'à ce qu'ils aient faim et la mangent.

Repas de famille

Parfois, c'est le manque de maternité qui modifie la relation entre prédateur et proie. C'est en tout cas ainsi qu'a été expliqué le cas de Kamuniak, cette lionne sans petit qui s'était mise à adopter successivement plusieurs bébés oryx. De son côté, Thierry Lodé a pu observer sur l'île de Noirmoutier le cas d'un busard des roseaux dont les œufs venaient d'être cassés par le passage d'un chien. « Cette femelle est tombée sur un nid avec des petits de busards Saint-Martin et alors que d'habitude elle n'en fait qu'une bouchée, elle s'est mise à les nourrir. »

YouTube regorge d'amitiés surprenantes entre animaux d'espèces différentes. Il y a le célèbre duo formé par le rhinocéros Owen et la tortue Mzee ou la passion pour les chatons de Koko la gorille :

Mais ces exemples concernent des animaux en captivité. Dans la nature, un cas célèbre est celui de ces capucins qui avaient accueilli dans leur groupe un ouistiti. Ils le nourrissaient, le berçaient, le transportaient et jouaient avec lui. Ils en avaient en quelque sorte fait un animal domestique. Cela pourrait en effet être une autre forme de ce que nous voyons comme une « amitié entre animaux ».

Cependant, pour Hal Herzog, qui tient un blog consacré aux relations entre animaux et humains sur le site Psychology Today, cette histoire a une faille : les capucins n'étaient pas complètement sauvages car leur nourriture leur était fournie dans le cadre d'un programme d'écotourisme. Il maintient donc son point de vue : seuls les humains prennent des animaux de compagnie.

Résumons : un instinct de prédation inhibé temporairement, un manque de maternité, un comportement de domestication… S'agit-il là d'amitié ? « On navigue ici dans des mots qui sont tout à fait anthropomorphiques. C'est très difficile de se mettre à la place des animaux pour comprendre quel type exact de relations ils ont », concède Thierry Lodé.

Dans un excellent article pour Time, le journaliste scientifique Carl Zimmer écrit que « l'amitié entre animaux se caractérise par des liens durables marqués par le partage, le sacrifice et, avec les circonstances, le deuil » et les exemples qu'il donne chez des chimpanzés ou des dauphins sont édifiants.

Les interactions sont multiples dans la nature, conclut Thierry Lodé, et plus on les étudiera, plus on découvrira des choses qui nous apparaîtront étonnantes.

Alors gardez l'esprit ouvert… mais critique, quand même !

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