Certaines observations sont totalement contre intuitives et parfois même dérangeantes. C’est exactement le cas des études qui soulignent le très faible nombre de fumeurs dans les groupes de patients infectés par le nouveau virus du Sars-Cov2.

Coronavirus : les effets du tabac sous la loupe des chercheurs
Coronavirus : les effets du tabac sous la loupe des chercheurs © Getty / Stockbyte

Logiquement, le tabagisme aurait du rejoindre la liste de facteurs de risque associés à une augmentation des cas d’infection. L’action d’un virus respiratoire doublé de l’effet dévastateur du tabac sur la santé des poumons, du système cardiovasculaire et même immunitaire ne laissait pas, à priori, la place au doute. De plus, il est connu que les fumeurs sont deux fois plus susceptibles que les non-fumeurs d’attraper la grippe. Même chose face au MERS-Cov2, un autre coronavirus particulièrement virulent de même famille que le Sars-Cov2.

Mais ce n’est pas du tout le cas avec ce nouveau virus. C’est même tout le contraire. La première étude qui a souligné ce paradoxe a été publiée dans le New England Journal of Medicine par une équipe chinoise. Dans un pays où 30% des adultes sont fumeurs, ils n’étaient que 12,6% parmi les 1099 malades étudiés. Même tendance aux Etats-Unis où le CDC -le centre de contrôle des maladies- , note que sur 7000 malades, seuls 1,3% d’entre eux étaient des fumeurs alors que 13,4% de la population américaine fume. 

Dernières données en date, celles relayées par le Professeur de médecine interne Zahir Amoura de la Pitié-Salpêtrière (APHP-Paris) : il compte 4,4 % de fumeurs parmi 343 malades hospitalisés, avec un âge médian de 65 ans (cela signifie que la moitié d’entre eux a plus de 65 ans et l’autre moitié moins), et 5,3% de fumeurs dans le groupe de 139 personnes reçues en simple consultation dont l’âge médian était de 44 ans. Sachant qu’en France, le taux moyen de fumeurs se situe autour de 25% de la population, on pourrait donc se dire que le risque de souffrir du Covid-19 serait divisé par 5 lorsque l’on fume. Mais il faut souligner au moins deux biais potentiels dans cette dernière étude : le groupe de patient est originaire d’Ile-de-France où le nombre de fumeurs est moins élevé qu’ailleurs en France et il compte de nombreux soignants, qui ont tendance à moins fumer.  

Bref, les chiffres ne sont pas en béton… mais la tendance est tout de même suffisamment forte pour que le Pr Bertrand Dautzenberg, pneumologue et tabacologue à la Pitié-Salpêtrière le reconnaisse : « Cela ne m’arrange pas de le dire mais toutes les observations récentes pointent dans la même direction et le signal semble massif. Ce sont des chiffres qui doivent interroger sur le rôle protecteur d’éléments contenus dans le tabac »…. avant de se raviser immédiatement et de prévenir : « Mais ce serait parfaitement stupide de se mettre à fumer pour se protéger contre l’infection ! Si on regarde le nombre de décès liés au tabac depuis le début de l’année, on en est déjà à 20 000 pour seulement un quart de la population adulte concernée, celle qui fume. Si tous les Français fumaient, on serait à près de 80 000 morts en 4 mois ». 

Donc inutile de se ruer sur un paquet ou une cartouche dont la nocivité n’est plus à démontrer. En revanche, ne pourrait-on pas extraire du tabac une molécule qui aurait un rôle protecteur sans les ravages de la fumée ? C’est exactement la piste sur laquelle s’est lancée le Pr Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste émérite à l'Institut Pasteur. Sa cible : la nicotine. « Ce n’est qu’une hypothèse de travail », précise d’emblée le chercheur contacté suite à la mise en ligne d’une pré-publication (donc non encore relue par des pairs) avec Zahir Amoura, et Makoto Miyara de l’AP-HP et Félix Rey de l’Institut Pasteur. 

Dans les grandes lignes, les chercheurs suspectent que des récepteurs justement utilisés par la nicotine pour se fixer sur les cellules, servent également au virus pour infecter l’organisme et plus précisément dérégler le système immunitaire. Or chez les fumeurs, ces fameux récepteurs de nicotines (appelés « récepteurs nicotiniques de l'acétylcholine » ou nAChR ) seraient moins ou même pas du tout disponibles pour le virus, parce qu’ils seraient déjà « occupés » par la nicotine de leurs cigarettes. «Ces récepteurs pourraient donc être une cible pour la prévention et le contrôle de l'infection Covid-19 », souligne Jean-Pierre Changeux.

Des patchs à la nicotine pourraient-ils alors jouer le rôle de « bloqueurs de récepteur » ?

Suffisamment intéressante, l’hypothèse -il faut insister, ce n’est qu’une hypothèse à ce stade- va faire l’objet de trois essais à l’AP-HP. Tous prêts à être lancés, ils consisteront à utiliser des patchs en préventif pour le personnel soignant, et en thérapeutique pour des patients déjà hospitalisés, y compris sur des cas graves en réanimation. « C’est très intéressant mais prudence : Il ne faudrait pas que des non-fumeurs se mettent en danger en se collant des patchs tout seuls dans leur coin, prévient Bertrand Dautzenberg. Il ne faut pas les utiliser sauf si vous êtes en train d’arrêter de fumer et suivi par un médecin, car un mauvais usage peut provoquer de très graves effets secondaires ». Donc ne surtout pas s’emballer mais prendre le temps de faire des hypothèses et de les valider : c’est ça la clé de la démarche scientifique et le garant de sa puissance ! 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.