Si les humains que nous sommes sont apparus avec Homo Sapiens il y a 300 000 ans, les concepts de classification et de distinction préhistoriques pour mieux retracer l'histoire évolutive de notre lignée humaine, font qu'il est parfois difficile de s'y retrouver. Éclaircissements avec l'historienne Claudine Cohen.

Hominidés, Hominines, Néandertal, Sapiens… Comment mieux comprendre l'origine des humains ? Ici, une représentation de deux crânes. L'un humain et l'autre homo néandertalien
Hominidés, Hominines, Néandertal, Sapiens… Comment mieux comprendre l'origine des humains ? Ici, une représentation de deux crânes. L'un humain et l'autre homo néandertalien © Getty / Heavypred

À partir de son analyse des arbres et classifications phylogénétiques qui représentent les liens de parenté entre les espèces, la philosophe et historienne des sciences Claudine Cohen interroge, dans son dernier livre, les concepts et leurs présupposés quant aux sciences de l'évolution humaine. Elle se demande comment les nombreuses espèces de la lignée humaine (Homininés) connues, se définissent et comment elles sont situées sur leurs rameaux. 

L'occasion de décomplexifier l'arbre généalogique de l'évolution humaine, depuis la naissance des premiers hominidés à l'apparition du genre homo Sapiens.

L'homme ne descend pas des singes mais d'un ancêtre commun avec les singes

L'historienne rappelle d'entrée de jeu que "l'homme ne descend pas des singes actuels ni des chimpanzés, ni des gorilles et des orangs outans. Il partage simplement un ancêtre avec les autres grands singes. L'évolution ne montre pas une parenté directe entre les formes actuelles. C'est ce que montrait déjà le schéma darwinien de l'arbre d'évolution. 

En réalité, "nos ancêtres dans les arbres", c'est un jeu de mots. On pense tout de suite aux grands singes mais il faut reconsidérer la place des différentes espèces humaines et la manière dont on peut indiquer leur parenté, leur diversité et dont on peut comprendre cette diversification à travers des processus biologiques et culturels, en somme tout ce qui peut caractériser l'humain. 

Tout cela est très loin d'être évident lorsqu'on y réfléchit mais il est important de continuer à méditer sur la place de l'homme au milieu du vivant

L'Afrique, notre berceau commun 

Claudine Cohen rappelle que c'est le triple berceau de notre humanité. "Celui des premiers représentants de la famille (lignée) humaine tant la multiplication des évaluations génétiques sur vieux fossiles révèlent que notre humanité est très ancienne. 

C'est le berceau de toutes les espèces les plus semblables à nous, de la lignée humaine, celle des hominides (Australopithèque, Homo…)

Homo, le genre sous lequel se sont déclinées toutes les espèces arrivées jusqu'à nous (Sapiens) telles que l'Homo Erectus et toutes celles qui, comme ce denier, sont allées peupler tout le continent eurasiatique". 

Homme de Néandertal : l'espèce la plus proche de Homo Sapiens

C'est l'espèce du genre homo qui nous vient souvent en premier quand on aborde le sujet. Néandertal est resté sur le vieux continent depuis près de 200 000 ans, et a disparu il y a 30 000 ans. Plus de succès encore que la première espèce du nom, soit l'Homo habilis apparu, il y a 2,5 millions d'années, et que la dernière, Homo Sapiens, apparue il y a 300 000 ans. Mais si Néandertal et Sapiens sont restées très proches, notamment du fait de leur possible hybridation, elles restent deux espèces fondamentalement différentes : 

C'est la raison pour laquelle Néandertal est aussi fascinant. C'est notre cousin le plus proche !

Claudine Cohen précise qu'il s'agit bien "d'une autre espèce du genre Homo qui a été contemporaine d'Homo Sapiens, qui a même cohabité avec lui sur les sites du Proche-Orient, en Israël, qui a partagé ses cultures, ses gènes, avant de disparaître". 

D'ailleurs, si l'on pense souvent à lui en premier, c'est parce que la question de la responsabilité d'Homo Sapiens sur son extinction, il y a 40 000 ans, est souvent invoquée lorsque l'on parle histoire de l'évolution humaine (faut-il y voir un phénomène de sélection naturelle ayant conduit à sa progressive infériorité numérique face un Homo Sapiens moins fruste et plus à même de s'adapter aux grandes ères glaciaires ?)

Depuis que la paléobiologie moléculaire a réussi à extraire le génome entier de Néandertal en 2010, l'ensemble de ses caractères génétiques ont été comparés avec l'Homo Sapiens. Alors que depuis sa découverte, en 1856, et jusqu'à il y a quelques décennies seulement, le consensus scientifique avait toujours considéré que les deux espèces n'avaient rien de semblable, même aucune parenté, il est démontré que Néandertal se retrouve beaucoup plus proche de nous, même si toujours considéré comme une espèce différente.

Le premier critère de distinction d'une espèce est très souvent anatomique et Homo Sapiens a un certain nombre de caractéristiques spécifiques qui le distingue de Néandertal". 

Définition d'une "espèce"  

Claudine Cohen : "C'est un concept biologique qui concerne tous les êtres vivants. Le critère principal pour les êtres sexués, c'est l'interfécondité et donc le fait que les individus peuvent se reproduire les uns avec les autres. 

Au-delà du simple aspect d'interfécondité, car plusieurs espèces se sont parfois reproduites ensemble, il y a un certain nombre de positions descriptives et d'analyses génétiques qui permettent de caractériser et de déterminer une espèce en particulier, comme la description anatomique, physiologique. 

Par exemple, les recherches effectuées sur la génétique de l'homme de Néandertal, les biologistes ont déterminé qu'il s'agissait d'une espèce complètement séparée en dépit des hybridations possibles. 4 % de nos gènes Homo Sapiens dériveraient de Néandertaliens. D'autre part, ce n'est seulement que sur le continent eurasiatique que ces hybridations ont pu être observées entre les deux espèces. 

Il s'agit toujours du schéma Darwinien de l'origine des espèces qui montre comment un genre animal va être amené, pour différentes raisons, à se scinder en plusieurs espèces, avec le phénomène de la variation et de la sélection naturelle, qui sont les processus phares de l'évolution qui conduisent les espèces à se dissocier". 

La déclinaison complexe des classifications 

Les classifications du monde vivant se font comme des poupées russes

En effet, l'arbre généalogique de l’évolution humaine peut parfois être assimilé à une vraie botte de foin où les nombreuses espèces qui coexistent sont l'aiguille que l'on voudrait retrouver, tant les rassemblements, les variations, les séparations ont été considérables et indénombrables. La communauté scientifique, au premier rang desquels les paléo-anthopologues, les archéologues, continuent à affiner cette série de distinctions grâce à l'étude toujours plus nombreuses des fossiles et l'analyse ADN faite sur les ossements. Il existe plusieurs niveaux de classification, chacun d’eux pouvant même être indéfiniment subdivisés : 

  1. Ordres (Sous-ordre) 

  2. Superfamilles (Famille)  

  3. Genres (Sous-genre) 

  4. Espèces

Pour aller vite, nous autres humains descendons communément des Hominidés dits "primates simiiformes", grand ordre et ancêtre commun réunissant aussi tous les grands singes. Jusqu'à ce qu'un chemin d'évolution différent du notre ait lieu avec la lignée des grands singes actuels (chimpanzés, orang-outan, gorille…). C'est ainsi que se forme la famille (ou tribu) des Homininés (débuts de la lignée humaine). De quadrupèdes, nous devenons bipèdes. De cette tribu des Homininés descendent les trois genres d'espèces : australopithèque, paranthrope et homo. Ce dernier genre regroupant parmi lui l'espèce Habilis, Erectus, Neandertal puis Sapiens - autrement dit : nous !

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - La Terre au carré : L’évolution humaine

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