La décrue est là, bien sensible, et les services de réanimation se vident. "Et maintenant ?" demandent les hospitaliers. Fin mars Emmanuel Macron avait dit qu’il y aurait du changement, et qu’un plan d’investissement massif serait programmé pour l’hôpital. Depuis, plus rien. Le collectif inter hôpitaux s'impatiente.

Fin mars Emmanuel Macron avait dit qu’il y aurait du changement et qu’un plan d’investissement massif serait programmé pour l’hôpital. Depuis, plus rien
Fin mars Emmanuel Macron avait dit qu’il y aurait du changement et qu’un plan d’investissement massif serait programmé pour l’hôpital. Depuis, plus rien © AFP / Hans Lucas / Nicola Vigilanti

Ils ont été très occupés ces dernières semaines. Ils ont manqué de matériels, de blouses, de masques. Ils ont géré, sans faillir. Ils ont essuyé la vague, ils ont mis leurs vies en danger, certains l'ont même payé de leur vie. D'autres ont passé des semaines à trembler pour leurs proches. Le Docteur Laurent Vassal, psychiatre en Seine Saint Denis, raconte même avoir vu des collègues dormir dans leur voiture, le soir venu, de peur de contaminer leurs proches. Mais en pleine crise, ce n'était pas le moment de réclamer, ils se sont concentrés sur leur mission, le soin. 

Maintenant que les lits Covid commencent à se vider et que l'ordinaire revient peu à peu, les hospitaliers ont une inquiétude : qu'on oublie un peu vite les promesses faites au plus fort de l'épidémie et que l'hôpital retourne vite à son triste sort, celui dans lequel il était avant le Covid, avec des personnels usés et des moyens insuffisants.

Le Collectif Inter Hôpitaux, qui dénonce depuis des mois l'état de l'hôpital, en appelle donc aujourd'hui à Emmanuel Macron. Le chef de l'État avait promis le 25 mars, lors d'un déplacement à Mulhouse, que la réponse serait profonde et qu'il y aurait "un plan massif d'investissement dans les hôpitaux" après la crise. Nous y sommes, et le Collectif ne veut pas attendre. "C'est maintenant qu'il faut des moyens, des embauches. C'est une urgence", explique le Docteur François Salachas, neurologue à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. Le médecin, qui avait vertement interpellé Emmanuel Macron alors qu'il visitait son hôpital fin février dernier, dit se méfier des promesses. "En février, le chef de l'État nous avait dit 'Je compte sur vous', je lui avais dit que l'inverse restait à prouver, et bien qu'il le prouve. Il nous faut un rendez-vous d'urgence, on veut le respect de l'engagement, sinon on le vivra comme du mépris". 

Pour une négociation salariale avant l'été

Pour le Collectif, les hospitaliers ne peuvent pas se satisfaire de la prime (500 à 1500 euros) offerte aux personnels. "Elle est toujours bonne à prendre, on ne crache pas dessus, explique Florence Pinsard, cadre de Santé, mais ça ne remplace pas une vraie revalorisation salariale pérenne. On a dit de nous qu'on était des héros en blouses blanches, je nous vois plutôt en héros en sacs poubelle".  

Touchés par les applaudissements, les hommages, la compassion, les personnels veulent du concret: "Le côté lénifiant des hommages aux soignants ne doit pas faire oublier dans quelles conditions ils travaillent", explique le professeur Jean-Luc Jouve, chirurgien pédiatrique à l'hôpital de La Timone à Marseille.  "L'épidémie a frappé avec violence un hôpital déjà fragile, chacun a donné de sa personne, on ne se contentera pas de remerciements". Hugo Huon, infirmier urgentiste et membre fondateur du Collectif Inter Urgences, renchérit : "On demande à ce que des négociations salariales soient menées avec les syndicats avant l'été. C’est un point important. Une aide soignante n'est pas une héroïne, c'est une personne qui gagne 1 300 euros par mois en début de carrière pour se péter le dos. On ne peut pas n'être payés qu'à coups d'applaudissements."

Non au retour de "l'hôpital-entreprise"

Ce que constate aussi le Collectif, avec amertume, c’est que quand on lui a donné les moyens, comme ces dernières semaines, et quand on a laissé les équipes médicales travailler au plus proche des malades et sans que l’administration décide a leur place, l’hôpital a montré toute sa force, et à quel point la machine marche bien quand elle est bien accompagnée, sans la pression des chiffres et des économies. "Au tout début, l'afflux a été massif et brutal, et la folie bureaucratique bloquait tout, raconte Le Docteur Hélène Gros, chef de médecine interne à l'hôpital Robert Ballanger d'Aulnay-sous-Bois. Et puis _on nous a fait confiance, la direction et les cliniciens ont parlé, on nous a laissé faire, on a mis les moyens et on a su gérer. Miracle ou mirage ? En tout cas, on a remis l'humain au premier plan_". Un sentiment partagé par François Salachas : "Dès qu'il y a une tempête, finalement, c'est ceux qui savent skipper le bateau à qui on fait appel. C'est ça qui s'est passé. La seule question, c'était : 'Qu'est ce qu'on fait pour le patient?'. On disait à l'administration : 'l'intendance doit suivre', et elle suivait".

"On veut que les moyens restent, le 'jour d'après'"

Car ces dernières semaines, c'est vrai, l'hôpital (hormis des soucis matériels, mais moindre qu'en médecine de ville, pour les masques notamment, ou les tensions sur les médicaments) n'a pas manqué de moyens. Les renforts humains et les lits ont été au rendez-vous. Ce que les hospitaliers redoutent, c’est qu’une fois le calme revenu, tout redevienne comme avant. Financier, statistique, économique. Le retour de ce qu'ils appellent "l'hôpital-entreprise". 

"Au plus fort de l'épidémie, on a eu l'impression d'être libérés, comme si on ouvrait la porte de la prison, explique le Professeur Agnès Hartemann, endocrinologue à La Pitié, tout le monde a retrouvé du sens au travail, on était même étonnés d'avoir autant de moyens. On a compris que les ordres venaient de haut, que c'était sanitaire ET politique. Mais depuis 5 jours, c'est la douche froide, l’administratif nous reparle de budget, d'occupation des lits, de tableaux Excel et de résultats d’activité. Éthiquement, ça me pose problème: comment expliquer avoir donné autant de moyens aux patients Covid, et ne pas donner autant à tous les autres, ceux qui reviennent, maintenant, après toutes ces semaines ?". 

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