Si, grâce à ses travaux, Sigmund Freud a fait de l'hystérie l'une des bases essentielles de la psychanalyse, les quatre cas féminins auxquels il fait référence lui permirent de justifier que l'état hystérique résultait d'abord d'un traumatisme lié à la sexualité, à l'érotisme : c'est sa fameuse théorie de la séduction.

Sigmund Freud (1856-1939) face à lui-même
Sigmund Freud (1856-1939) face à lui-même © AFP / LEEMAGE

À Vienne, à partir de 1886, Sigmund Freud reçoit de nombreuses femmes dans son cabinet privé. Il pratique la méthode cathartique (fait de libérer les souvenirs traumatisants) sous hypnose puis la méthode de la parole, de l'échange constant pour éliminer le moindre fragment hystérique douloureux. Il définit l'hystérie "comme étant le retour à l'état psychique que le malade a vécu par le passé, un souvenir traumatisant oublié qui se traduit par une quelconque angoisse".

Mais rapidement, la fonction sexuelle devient à ses yeux le grand déclencheur psychique de l'hystérie via un choc subi précocement. Plus généralement, l'érotique freudienne compte comme l'une des grandes références de ses travaux. Avec son confrère, Josef Breuer, dans Études sur l'hystérie, il affirme que la source des traumatismes liés à l'hystérie est la sexualité

On découvre, à travers le cas de ses quatre patientes auxquelles faisait allusion la psychanalyste, Houria Abdelouahed, invitée de l'émission N'est pas fou qui veut sur France Inter en août 2016, produite par Ophélie Vivier, que l'hystérie était, selon lui, le produit d'un traumatisme d'ordre sexuel, érotique ou amoureux subi, à un moment donné, de manière passive

Houria Abdelouahed affirme que Freud "en vient à parler du "corps libidinal", le corps est pris tout en même temps dans les artifices, la pulsion, le désir, l'interdit, et le plaisir, avec une réalité psychique, parfois un moment de fantasme tel le complexe œdipien (qui consiste à ressentir une attirance envers son parent)". 

Tentons ainsi de mieux comprendre ces quatre cas symboliques qui interrogent le rapport de Freud à l'hystérie. 

Emmy : l'hystérie est-elle forcément sexuelle ? 

En 1889, il rencontre Emmy, une veuve de 40 ans qui souffre de nombreux symptômes nerveux : elle est agitée, sujette à des crises de bégaiement, avec de nombreux tics accompagnés de mouvements convulsifs. Depuis la mort de son mari, elle n'a jamais cessé d'être souffrante. Mais Emmy n'émet à aucun moment une souffrance liée à un antécédent sexuel, même sous hypnose... Freud n'en reste pas là. 

Aucun traumatisme sexuel chez Emmy et pourtant, s'il note que "dans les confidences de la patiente, l'élément sexuel manque totalement, il estime que "c'est pour en débusquer l'emprise profonde. J'en viens à soupçonner, dit-il, que cette femme, d'un tempérament violent, avait dû mener une lutte serrée pour vaincre ses besoins sexuels et s'épuiser psychiquement en essayant d'étouffer cet instinct, le plus puissant de tous". Comme si, persuadé qu'il manquait absolument cet élément (sexuel) de compréhension, elle semblait avoir omis de l'exprimer. 

Il fallait donc absolument, d'après lui, que madame Emmy présente ce symptôme-là... Il ajoutera d'ailleurs en relisant les notes relatives à ce cas : "J'y reconnais une névrose d'angoisse grave provenant d'une continence sexuelle s'étant combinée à une hystérie"

Le bureau de Freud
Le bureau de Freud © Getty

Miss Lucy, diagnostic : une hystérie amoureuse ? 

Fin 1892 cette fois, une jeune femme de 30 ans, gouvernante de la maison d'un directeur d'usine, souffre d'humeurs noires, d'une perte d'odorat continuelle et de fatigue. Elle s'occupe des deux enfants de la maison dont la mère est morte quelques années auparavant. 

Problème : au moment où sa propre mère est malade, elle souffre de laisser derrière elle les enfants de la maison. S'opère ainsi, dans son esprit, un refoulement psychique qui débouche sur une hystérie.

Freud soupçonne alors qu'elle est amoureuse de son patron, le directeur, sans s'en rendre compte elle-même, "nourrissant ainsi l'espoir d'occuper la place de la femme à ses côtés, et la mère des deux enfants". Après cette révélation, les angoisses de madame Lucy s'estompent et disparaissent progressivement. En plus d'une explication sexuelle, il tient aussi comme syndrome essentiel, un traumatisme lié à une relation amoureuse inaccomplie

Le cas Katharina : un antécédent sexuel

Cette jeune fille de 18 ans est la fille de l'hôtesse du refuge dans lequel il se trouve pendant ses vacances en Autriche et son accès d'angoisse se manifeste par des difficultés à bien respirer.

Dès le départ, Freud en vient à établir un diagnostic dont il semble certain, avant même d'établir la thérapie, dans ses Études sur l'hystérie, affirmant : "combien de fois n'avais-je pas vu l'angoisse, chez les jeunes filles, être la conséquence de la terreur que suscite dans un cœur virginal, la première révélation du monde de la sexualité." Nous sommes prévenus et cette avance s'avère exacte au fil du traitement ! 

Elle raconte que, lorsqu'elle avait 14 ans, son oncle chercha à la séduire, une nuit, à l'auberge, en cherchant à l'amadouer, avant de s'interrompre, sans qu'elle comprenne qu'il s'agissait alors de tentatives sexuelles. Une autre fois, elle entendit son oncle et une femme, lors de leurs ébats dans une chambre voisine. C'est bien plus tard qu'elle se rendit compte de tout cela. 

Voici ce que Freud rapporte : "je sais maintenant à quoi vous avez pensé en regardant dans cette chambre, cette nuit-là : vous vous êtes dit qu'il faisait avec elle ce qu'il aurait voulu faire avec vous la nuit dont vous m'avez parlé. C'est cela qui vous a dégoûté car vous vous êtes souvenue de votre impression en vous réveillant, cette nuit-là". 

Le cas Elisabeth : une autre hystérie amoureuse

À l'automne 1892, il reçoit une jeune aristocrate hongroise, de 24 ans, qui souffre de graves douleurs à la cuisse droite et rencontre de grandes difficultés à marcher. Son père était mourant. Pendant un an et demi, Elisabeth reste à son chevet. L'hystérie se traduit ici par la douleur physique. 

Mais Freud affirme bientôt que "ce sont les relations plus intimes qui mirent bientôt en lumière sa contrariété maladive". Que veut-il dire par là ? 

Il en vient à extraire le sentiment que procure en elle la tentation de vivre la même vie heureuse que partage sa sœur avec son beau-frère. Mais voilà, l'idée qu'elle puisse se mettre en couple avec son beau-frère lui est vite inacceptable, et elle culpabilise d'en être tombée amoureuse. C'est pendant qu'elle soignait son père, que se forma dans sa tête ce symptôme hystérique de douleur à la jambe droite sur laquelle elle posait le pied de son père, chaque jour. 

"Le processus, dit Freud, s'était déroulé à un moment où il y avait conflit entre le cercle de ses représentations à ses devoirs de garde-malade et le contenu de ses désirs érotiques. Se reprochant, de fait, ses désirs, elle créa la douleur hystérique

Il s'agissait, cette fois encore, d'un ensemble de représentations érotiques en conflit avec des conceptions morales. 

Freud, hystérique du sexe ? 

Ainsi, c'est avec Freud que l'histoire de l'hystérie atteint son point d'orgue dès la fin du XIXe siècle, tant il contribue par elle à l'invention de la psychanalyse. Il estime qu'il n'existe aucune névrose, aucune hystérie sans que les troubles soient liés à la fonction sexuelle.

Dans tous les cas, Freud retrouve systématiquement des affects sexuels précoces dans l'histoire du patient -qui touche aussi les hommes bien que les cas d'hystériques présents dans son étude soient exclusivement des femmes- et que domine le thème de la séduction. Enfant, le patient aura forcément été soumis à des manipulations ou à des agressions sexuelles qui ont produit chez lui un choc refoulé (car incompris) lorsqu'il était enfant. L'effet traumatisant laisse des traces dans son inconscient, et sont réveillées par de nouveaux incidents qui se traduisent par des phénomènes hystériques avec l'âge. 

Mais après Freud, l'étude sur hystérie s'est quelque peu étiolée. Il existe, aujourd'hui, en neurologie toute une pluralité de névroses qui ne se résument plus seulement à l'hystérie ; elle-même se décline désormais en plusieurs troubles neurologiques et ceux-ci ne dépendent plus exclusivement de troubles sexuels, mais peuvent répondre à une diversité de traumatismes. 

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