[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

A en croire les réseaux sociaux, il existe sur l'île de Java un volcan dont le magma est d'une couleur improbable : bleu électrique. Or cette photo d'Olivier Grunewald montre un phénomène bien différent, et tout aussi fascinant.

Coulées d'acide sulfurique enflammées sur le volcan Dallol, Ethiopie -
Coulées d'acide sulfurique enflammées sur le volcan Dallol, Ethiopie - © Olivier Grunewald

« En Indonésie, il y a un volcan qui crache de la lave bleue », peut-on lire régulièrement sur Twitter et Facebook. Et cette photo est censée en être la preuve. Le hic, c'est que cette image a été prise en Ethiopie, et que ce n'est pas de la lave. Pour le reste, on y voit bien du bleu, c'est toujours ça.

Comment en est-on arrivé à propager cette photo sous une description aussi fausse ? C'est très simple : en piochant sans discernement dans les travaux d'Olivier Grunewald. Ce photographe français de 55 ans, récompensé quatre fois par le World Press Photo dans les catégories nature et science, s'est en effet intéressé de près à un volcan indonésien, le Kawah Ijen, qu'on trouve sur l'île de Java. Avec Régis Etienne, président de la Société de volcanologie de Genève, ils en ont fait un documentaire, Le Mystère des flammes bleues .

Voilà déjà un premier élément de réponse ! Ce bleu électrique, ce n'est pas de la lave. Ce sont des flammes, créées par la combustion du soufre. « Sur le Kawah Ijen, le phénomène est permanent. Le gaz qui sort à très très haute pression, très chargé en acide sulfurique, s'enflamme spontanément, explique Olivier Grunewald. Ce gaz va se liquéfier en baissant en température et s'écouler tout en restant parcouru de flammes bleues. » Car c'est ce qui se produit quand le soufre brûle.

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Une photo qui sent le soufre

« Ces flammes bleues , poursuit le photographe, on les retrouve dans d'autres situations, souvent lors d'explosions sur des volcans où il y a une très grosse pression et une grande concentration en acide sulfurique, on peut en voir à la base du panache de l'explosion. Et ce phénomène était connu depuis l'Antiquité puisque Pline l'Ancien a décrit ces flammes bleues sur le Vésuve. Pour eux c'était la marque des Portes de l'Enfer

Pas aussi mystique, Olivier Grunewald peut toutefois témoigner des conditions infernales dans lesquelles travaillent les mineurs qui viennent chercher des blocs de soufre dans le volcan : «Les gaz sont extrêmement corrosifs. Au retour du Kawah Ijen, il faut trois semaines pour que la peau cesse de sentir le soufre. Je dois jeter les vêtements que j'utilise pendant le reportage. La première fois, je les avais lavés à la machine et tout le linge qui en est sorti pendant les six mois suivants était imprégné de cette odeur .» L'espérance de vie des hommes qui travaillent quotidiennement sur le volcan ne dépasse pas 40 ans, selon un reportage réalisé par l'AFP en 2011.

Magnifique et terrifiant à la fois, le Kawah Ijen n'est pas le seul centre d'intérêt d'Olivier Grunewald. Et si la photo que vous voyez ci-dessus est bien la sienne, il ne l'a pas prise en Indonésie mais sur le site hydrothermal de Dallol, en Ethiopie. On y voit là aussi le résultat de la combustion du soufre, mais le phénomène est bien plus rare que sur le volcan javanais. «Normalement, la température et la pression ne sont pas suffisantes pour que le gaz s'enflamme, explique le photographe. Mais cela s'est produit cette fois-là, pour une raison qui n'est pas vraiment expliquée, ça peut être arrivé de manière naturelle ou ça peut être quelqu'un qui a jeté une cigarette sur la poudre de soufre. On a commencé à ressentir des gaz extrêmement acides, puis la fumée a commencé à se développer de manière importante. On a vu que le sol brûlait et on s'est dit : "le soir, quand le soleil va se coucher, on va commencer à voir les flammes bleues", parce que ce sont des flammes extrêmement peu lumineuses, qu'on ne pourra voir que dans la pénombre. »

Dallol, un site en danger

Et cette couleur rouge-orangée qu'on voit sur la photo ? Là encore, ce n'est pas de la lave mais des bouts de rochers éclatant sous la chaleur. La lave, elle, n'est pas visible en surface, le volcan de Dallol étant recouvert d'un dôme de sel de 80 à 100 mètres de hauteur et n'étant pas entré en éruption depuis 1926. Il s'est d'ailleurs fait si discret qu'il avait été oublié lorsque les Italiens ont cessé d'y exploiter de la potasse dans les années 1930. Olivier Grunewald a fait partie, avec des membres de la Société de volcanologie de Genève, de l'équipe qui l'a redécouvert au début des années 2000. Alors que le groupe avait quitté le volcan Erta Ale, plus au sud, pour aller survoler les caravanes de sel, le pilote, qui n'était jusque là passé au-dessus de Dallol que de nuit, a été intrigué et s'est posé. « On est restés une heure et quart mais on était tous complètement scotchés par ce qu'on a vu, ces espèces de domes jaune-vert avec ces grandes vasques d'eau verte, c'était surréaliste », se remémore Olivier Grunewald. Ses images en témoignent.

Hélas, Dallol risque de disparaître. L'exploitation de la potasse doit reprendre et elle menace le site. Elle crée également des tensions avec les Afars, qui y vivent de la récolte du sel et sont menacés d'expropriation. La région, située à la frontière avec l'Erythrée a déjà connu son lot de conflits. S'y rendre est facile depuis qu'une route a été construite il y a quelques années mais il faut aujourd'hui être accompagné par des militaires.

S'il est déçu que ses images circulent sous une description fantaisiste, Olivier Grunewald est fier d'avoir fait connaître largement le phénomène des flammes bleues. Les touristes qui montaient au Kawah Ijen pour voir le lever du soleil y vont désormais deux heures plus tôt pour voir le soufre brûler dans l'obscurité.

Vous pouvez me signaler les images fausses ou suspectes que vous voyez passer sur Internet cGFyIG1haWw= ou sur Twitter :

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