La nature parle plusieurs langues et offre des milieux naturels sonores uniques en fonction des animaux qui s'y reproduisent. Grâce à l'éco-acoustique, les naturalistes écoutent et tentent d'interagir avec les animaux pour mieux comprendre leur comportement et mieux les préserver. Explications avec Nicolas Mathevon.

Bioacoustique : quand les animaux murmurent aux oreilles des naturalistes ? Ici deux éléphants de mer face à face.
Bioacoustique : quand les animaux murmurent aux oreilles des naturalistes ? Ici deux éléphants de mer face à face. © Getty / David Madison

Au micro de Mathieu Vidard, dans "La Terre au carré", le naturaliste Nicolas Mathevon, bio-acousticien, est venu partager quelques-unes de ses formidables expériences et tentatives de communication avec crocodiles, hyènes, mouches, éléphants ou encore parulines jaunes, dans des environnements où s'entremêlent, chants nuptiaux, cris familiaux et batailles sonores.

Le bio-acousticien, un interprète des langages animaliers

Ce sont de véritables compositions sonores que les animaux nous donnent à entendre et à décrypter au quotidien. Un langage naturel aussi riche qui forme des paysages sonores naturels variés. À dessein, il s'agit de mieux protéger la biodiversité, évaluer la qualité d'un écosystème tout en apprenant à l'écouter. 

Techniquement, Nicolas Mathevon explique que "cela consiste à capter le son du langage émis par les animaux, par un système d'enregistrement particulier. Et essayer, en retour, de répondre à l'environnement animalier concerné via un haut parleur. Celui-ci émet à son tour des sons dont les informations ont été codées en amont, par la recherche". 

Toutefois, ce langage ne peut en aucun cas être totalement compris, malgré les nombreux moyens techniques dont disposent les bio-acousticiens. Le naturaliste explique que la plupart des sons des animaux leur sont totalement inconnus parce que l'oreille humaine, en règle générale, n'a pas accès à ces sons

Il y a une vraie limite quant à notre communication interspécifique.

"Quand on on émet des sons, à partir d'un haut parleur, la plupart des espèces testées s'habituent et réalisent assez vite que le son n'est pas naturel".

Les crocodiles

Le naturaliste a mené un ensemble de recherches éco-acoustiques sur les crocodiles du Nil ; sur ceux que l'on appelle "caïmans noirs" en Amérique du Sud puis sur les crocodiles dits "jacaré". Constat : les crocodiles communiquent par des vocalisations émises souvent au moment de l’éclosion des œufs.

"On s'est aperçu qu'il arrivent à localiser des sources sonores qui impliquent en priorité une attention parentale, une interpellation parents/bébés. Au moment de l'éclosion, la maman aide ses jeunes crocodiles à sortir de l'œuf et ces derniers se manifestent par des cris pour que leur maman vienne les chercher. 

Ensuite, elle les protège pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois après l'éclosion, d'un certain nombre de prédateurs. C'est à ce moment-là que l'on remarque que les jeunes crocodiles acquièrent un répertoire vocal riche avec des cris de contact, des cris de détresse qui leur permettent soit de rester groupés, soit d'appeler à l'aide la maman.

Aussi, en analysant des enregistrements de crocodiles de différentes tailles, on s'est aperçu que les cris changent. Pour savoir si les mères crocodiles étaient sensibles à cette information de taille codée dans leurs cris, on est allé faire des expériences sur le terrain. L'expérience s'est faite le soir, au Botswana, en Afrique, dans une barque, le haut parleur était fixé pas très loin de l'endroit où se trouvaient la femelle et ses petits. 

On lui a fait écouter successivement des cris de tous petits crocodiles, puis des cris de crocodiles juvéniles un peu plus grand (50-60 cm contre 20-25 cm à la naissance) et on s'est aperçu que, à l'écoute de ces cris, elle se précipitait vers le haut parleur comme si elle réalisait qu'un de ses petits s'était égaré. En revanche, quand elle entendait des cris de plus grands spécimens, au mieux elle les ignorait. Souvent, elle fuyait et emmenait ses petits un peu plus loin. Comme le cannibalisme est courant chez les crocodiles, peut-être a-t-elle agi en conséquence".

Le cri de la hyène 

C'est également au Botswana que le chercheur les a observées, puis en captivité, à l'Université de Californie, une étude au long cours. Constat : si la hyène rit, elle rit par dépit, par frustration ou par reconnaissance d'un autre de ses congénères.

"La hyène tachetée, par exemple, est un animal africain qui vit en grands groupes sociaux, entre 20 et 90 individus. Ces groupes sont très structurés socialement, ils se hiérarchisent. Ce sont les femelles qui dominent. Les hyènes coopèrent entre elles pour chasser, pour former surtout des alliances. C'est dans cet intérêt qu'elles possèdent un répertoire vocal absolument stupéfiant : entre 10 et 20 types de cris tous différents les uns des autres !

Si par analogie, ça ressemble à un rire, elles ne rigolent pas du tout. C'est une vocalisation émise quand l'animal est frustré.

Ce qui s'apparente à un rire est un cri qu'elles émettent lorsqu'elles se trouvent autour d'une proie, et qu'elles expriment leur hiérarchie : celles considérées comme les plus hautes se nourrissent les premières. Les autres vont "rire" de dépit

Il y a aussi le "woops" : cette vocalisation longue distance que certaines émettent quand elles se rencontrent et se reconnaissent soudainement. Elles se rappellent à quel clan elles appartiennent. On a, en même temps, constaté, par l'analyse acoustique, que ce cri-là peut fournir des informations quant au sexe de l'animal, son rang de dominance, sa taille, et son âge". 

Les éléphants de mer

"On a cherché à comprendre comment les mâles géraient leurs interactions suite à une observation effectuée sur la plage où l'on assistait à des combats assez durs entre les mâles. Et la plupart du temps, ces combats ne se produisent finalement pas car ils se mettent à crier et ce moyen suffit à arrêter le combat. Ce qui nous a conduit à penser que, peut-être, par la voix, ces éléphants de mer communiquaient leur force, leur habilité à combattre et se reconnaissaient, en même temps, entre eux". 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

La paruline 

Une étude réalisée sur un oiseau évoluant dans la forêt tropicale qui borde l'Est du Brésil, qui est très riche et y concentre une biodiversité stupéfiante. Constat : quand une paruline chante, elle signale l'identité de l'espèce à laquelle elle appartient, tout en procédant à une descente en fréquence de son chant

"Via un signal de synthèse que l'on a fait émettre via un haut parleur au milieu d'un territoire de parulines, la paruline réagit et s'est mise à attaquer le haut parleur qui émettait le chant d'une autre paruline. 

Ensuite, on a constaté qu'on entendait des petites fioritures entre les différents chants des parulines entre elles. Quand vous enregistrez le son de 30 mâles différents, on s'est aperçu que, d'une paruline à l'autre, on dénote plein de petites différences assez subtiles, des sauts fréquentiels entre les notes, des petites irrégularités. Ces irrégularités sont toujours constantes chez un même individu et différentes d'un individu à l'autre. Quand on modifie ces irrégularités, aucune ne réagit. Mais il suffit de modifier ne serait-ce qu'un tout petit peu une irrégularité du chant du voisin, à ce moment-là, et la paruline considère alors que c'est un spécimen étranger. Son chant démontre la volonté de traduire une forme d'identité animale".

Chaque signal, chaque vocalisation porte en elle de l'information codée par les animaux eux-mêmes.

Une paruline jaune
Une paruline jaune © Getty / Larry Keller, Lititz Pa.

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - La Terre au carré : Les animaux parlent, sachons les écouter

📖  LIRE - Nicolas Mathevon : Les animaux parlent. Sachons les écouter (Éditions Humen Sciences)