Révélatrice. C'est ainsi qu'Etienne Klein définit la période que nous venons de vivre. Quelques semaines durant, la flèche du temps s'est trouvé inversée. L'occasion pour le physicien et spécialiste du temps d'étudier, in vivo, nos réactions face à ce temps qui s'était arrêté.

Etienne Klein
Etienne Klein © Getty

Invité de Camille Crosnier pour débattre sur la course effrénée de la société dans laquelle nous vivons, Etienne Klein est revenu sur cette période riche en enseignement pour le chercheur et spécialiste du temps qu'il est.

Et c'est à Balzac qu'il emprunte la citation qui va illustrer son propos

Le temps est un grand maigre

"Mais, poursuit-il, nous l'habillons de toutes sortes de travestissements et nous le confondons avec les phénomènes temporels. Quand on parle d'une accélération du temps :

Le temps n'accélère pas. Une seconde dure une seconde comme elle a toujours duré une seconde. Mais nous sommes soumis, grâce à la technologie principalement, à une superposition de présents multiples. 

Pendant que nous travaillons, nous recevons des mails, nous recevons des visites. Nous sommes soumis à toutes sortes d'injonctions qui, lorsque nous pouvons les maîtriser, nous grisent, donnent un sentiment d'existence accompli. Mais lorsqu'elles nous débordent, on ne peut plus faire face. C'est là qu'il y a un risque de burn-out."

Interrogé pendant le confinement par Camille Crosnier, Etienne Klein lui avait confié que pour la première fois il se sentait synchrone avec le reste du monde, qu'il pouvait trouver du sens dans le temps qui s'était arrêté. Quelques semaines plus tard, quel regarde porte-t-il sur la période ?

"Le confinement a été une période très révélatrice qui a montré la diversité des situations. Il s'est imposé à tout le monde, mais pas de la même façon pour tout le monde. Il y a deux choses qui m'ont frappé. La première, c'est que d'habitude, dans la vie normale, on a toujours l'impression d'être en retard par rapport à un rythme 'vrai' qu'aurait le monde. On est toujours en train de tenter de le rattraper. On manque d'informations, on essaie de combler ces manques, ce retard peut engendrer une certaine culpabilité. Pendant le confinement, j'ai eu l'impression que l'Histoire s'était en apparence mise en hibernation, de sorte que personne n'était en avance sur quiconque et j'ai trouvé que c'était psychiquement reposant. 

Ensuite, si on remonte à ce qui se disait dans les médias il y a plusieurs mois, on parlait beaucoup de l'effondrement, on donnait beaucoup la parole aux collapsologues qui envisageaient, pour certains, la fin du monde. Et puis, pendant le confinement, on s'est mis à parler du monde d'après. J'ai trouvé ça fascinant. Comme si le futur faisait un come-back dans le présent, c'est-à-dire que l'idée de la fin du monde a été remplacée, provisoirement en tout cas, par l'idée d'un monde de demain. Depuis qu'on s'est déconfinés, je trouve que le monde de demain a un peu disparu, mais en tout cas, on a fait l'effort de tenter de retenir les leçons que nous a données cet épisode pour voir comment, dans la suite de l'histoire, on pourrait tenter de leur donner une réalité tangible."

En attendant le monde d'après, il va falloir rééquilibrer nos vies. Nous avons perdu de vue quelques points de repère : notre barycentre existentiel s'est déplacé !

Notre vie se répartit sur plusieurs pôles : professionnel, amical, familial, temps libre, etc. Pendant le confinement, on était marié à nous-mêmes, 'de force' d'une certaine façon, et ce barycentre s'est déplacé. 

Et le physicien de poser déjà quelques jalons de futures recherches : "Ce serait intéressant de voir d'ailleurs si ceux qui avaient avant les vies les plus trépidantes ont mieux ou moins bien supporté le confinement que les autres. Est ce que le rythme qu'on adopte spontanément, c'est quelque chose qui relève du caractère ? Ou est ce que par les obligations professionnelles qu'on a, par exemple, on est mis dans un 'faux' rythme ?"

Après Balzac, c'est Einstein en personne que convoque Etienne Klein : "Je me souviens, pendant le confinement, je faisais la queue devant la boulangerie ou un supermarché et je voyais que beaucoup de gens vivaient ça de façon un peu agacé. Et moi, je donnais à cette expérience une sorte de griserie existentielle en prenant au sérieux ce qu'Einstein a démontré - à savoir que : 

Même quand on est immobile dans l'espace, dans l'espace temps, on va à la vitesse de la lumière

À chaque seconde de votre vie, vous parcourez dans l'espace temps 300 000 km, ça donne au repos une certaine griserie.

Vous vous souvenez d'un slogan publicitaire qui avait trouvé la SNCF au début des TGV ? C'était : "Prenez le temps d'aller vite". La question, n'est pas celle de la vitesse ou de la lenteur. La question est celle de la tranquillité. Quand vous êtes dans un TGV, vous foncez, mais vous foncez calmement. Vous n'êtes pas dérangé. Donc la tranquillité d'esprit dont on pense toujours qu'elle est associée à la lenteur, à la léthargie corporelle, a aussi une composante cinétique. Le fait d'aller vite rassure dans certaines situations, si on n'est pas dérangé. Vous voyez bien que dans un TGV, les visages sont beaucoup plus sereins et détendus que dans le métro."

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