Confinement oblige, Camille Crosnier s'entretient à distance avec des personnalités scientifiques pour nourrir notre réflexion et construire le fameux "monde d'après". Aujourd'hui, l'astrophysicien Aurélien Barrau, confiné dans un 9m² à Grenoble.

Penser le "monde d'après" avec l'astrophysicien, Aurélien Barrau, en entretien confiné
Penser le "monde d'après" avec l'astrophysicien, Aurélien Barrau, en entretien confiné © Radio France / Camille Crosnier
16 min

Les entretiens confinés, avec Aurélien Barrau

Par France Inter

Bonjour Aurélien Barrau. Vous êtes confiné où, vous ?

A Grenoble dans un petit studio de 9 mètres carrés dont je ne sors pas, évidemment, pendant huit jours d'affilée. Un peu comme tout le monde, finalement. Mais bon, je crois que c'est bien plus dur pour beaucoup d'autres gens. 

Globalement, je crois que ça va bien. J'avance dans mes recherches en cosmologie. C'est même plutôt propice pour travailler, d'écrire un peu aussi. Et puis bon, finalement, en ce qui concerne, j'ai la chance de faire partie de ceux qui ne sont pas obligés de travailler en présentiel. J'ai la chance que mon salaire soit toujours versé. J'ai la chance que l'hôpital de Grenoble ne soit pas encore saturé. Mais bon, au-delà de ça, je crois que j'ai surtout la chance d'habiter du bon côté des frontières. Je ne suis pas en Syrie pour le dire simplement. Parce que contrairement à ce qu'a dit le chef de l'Etat, je ne suis pas dans un pays en guerre. Et si la crise que nous traversons aujourd'hui est effectivement grave, je crois qu'elle devrait aussi nous rappeler que beaucoup d'humains vivent dans un état de crise permanente qui est beaucoup plus grave que celui-ci et que nous avons tendance un peu à oublier. 

Quel mot vous choisiriez pour qualifier la période que nous sommes tous en train de vivre ? 

Je crois que je l'appellerais une période “métastable”. Vous savez, dans mon domaine, en physique, il y a la stabilité. Ça, c'est vraiment quand on ne bouge plus, on est dans un état qui est permanent. Puis, il y a l’instabilité. L’instabilité, ça peut tomber de n'importe quel côté. À tout moment, tout est possible. 

Moi, je crois qu'on est entre les deux, et entre les deux, en sciences, c'est ce qu'on nomme l'état de “métastabilité”. Annoncer aujourd'hui que le monde ne sera plus jamais le même, sincèrement, ça ne me parait pas évident du tout. Annoncer que tout sera réécrit, je crois qu'à ce stade, c'est plutôt une douce illusion. 

D'autre part, on voit beaucoup de gens qui annoncent un “retour à la normale” d'ici un an, par exemple. Et ça, c'est pas gagné non plus. D’ailleurs, à mon sens, ça serait la pire des choses parce que la normale, pour être honnête, c'est un état de suicide latent qui prépare en réalité la méta-crise qui fera passer l'épisode du Covid-19 - aussi tragique soit-il - comme insignifiant.

Que vous inspire cette crise ? 

Elle nous fait réfléchir. Elle nous montre que du possible est encore envisageable. Mais très honnêtement, elle m'inspire quand même une grande déception parce que, hélas, je suis contraint de me dire : ”Même là, ils ne comprennent pas”. 

On se dit "là, c'est fini. C'est fini, on ne peut plus continuer comme ça. Forcément, on va inventer autre chose". Mais non. C'est quand même toujours le nihilisme, c'est à dire l'immobilisme, qui l'emporte. 

J'ai l'impression qu'ils ne peuvent structurellement pas comprendre. Je pense que ces gens-là, en particulier les décideurs du système dans lequel nous nous trouvons, manquent littéralement de sérieux. Ils ont oublié que le réel est implacable et que le réel, le vrai réel, pas les conventions de l'économie, le réel physique, médical, climatique, biologique, n'est pas soluble dans les astuces publicitaires. Et ça, il va falloir qu'on s'en rende compte très vite.

Quel mot vous choisiriez pour qualifier le monde d'après ? 

Avec un peu d'espoir, j'ai envie de dire qu'il est quand même imprévisible

Moi, ce que j'aimerais, c'est du sérieux. Maintenant, j'en ai ras-le-bol de voir les tartufes nous emmener dans le mur. L'économie de la croissance est une folie. Nous sommes en train de bousiller notre capital de départ, c'est à dire notre possibilité d'exister dans un monde habitable. 

Notre mode de vie habituel est en train de créer ce qu'il faut appeler un “anéantissement biologique global". C'est peut être le plus grand événement au sens le plus catastrophique de toute l'histoire de la Terre et nous restons de marbre alors que la prévision scientifique est extrêmement claire.

Evidemment, toutes les réorientations que j'évoque devraient être accompagnées d'aides. Naturellement, il ne s'agit pas une seconde de laisser seuls ceux qui en feraient les frais. 

Que faire, alors ?

Il faut agir de façon révolutionnaire. 

Révolutionnaire, ça ne veut pas dire sortir et brûler des voitures. Non révolutionnaire, ça veut dire tout remettre en cause. 

Il est temps de penser. C'est ça qu'on doit faire à l'échelle individuelle. Cette crise du Covid-19 nous a rappelé que nous étions encore capables d'agir sur le réel qui nous entoure. Si le but du jeu, c'est simplement de continuer le naufrage quelques années supplémentaires, alors vraiment, nous sommes une espèce déraisonnable.

On se souhaite quoi alors ?

On se souhaite une épiphanie d’étrange ! C'est-à-dire enfin oser inventer quelque chose de nouveau

Merde, en une semaine, on s'est rendu compte que tout ce qui était réputé impossible a lieu ! 

Alors souhaitons nous du possible ! Le philosophe Gilles Deleuze disait “Du possible, sinon j’étouffe!”. Et bien pour ne pas étouffer ni du coronavirus, ni de l'inertie systémique, inventons du possible !

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