Faire du tourisme dans l'espace et s'approprier les astéroïdes, est-ce bien raisonnable ? C'est cette question que pose le philosophe et historien des sciences Jacques Arnould, chargé des questions éthiques au Centre national d'études spatiales (CNES). Entretien.

Jacques Arnould, auteur de "Oublier la Terre ?  la conquête spatiale 2.0
Jacques Arnould, auteur de "Oublier la Terre ? la conquête spatiale 2.0 © CNES

Ils s'appellent Elon Musk, Paul Allen ou Jeff Bezos, ils ont fait fortune avec Paypal, Microsoft ou Amazon, et on les retrouve aujourd'hui à la tête d'un mouvement appelé New Space aux Etats-Unis. Ils participent à une redéfinition des ambitions spatiales des Terriens. Faire du tourisme, exploiter les ressources minières ou énergétiques, organiser des spectacles dans l'espace... ? Jacques Arnould, en publiant "Oublier la Terre, la conquête spatiale 2.0", interpellent ces conquérants d'un nouveau genre. 

Jacques Arnould, philosophe et historien des sciences au CNES, constate que si nous nous désespérons en regardant dégradation du climat et de l'environnement s'accentuer, il suffit de lever le nez pour observer l'infini des possibles que nos offre l'espace.  Questions à Jacques Arnould. 

Vous vous adressez aux patrons des GAFA, pourquoi ? 

Les GAFA ne m’ont rien fait ? au contraire. Aujourd'hui, l’espace a 60 ans d’histoire, et ça fera 50 ans pour le voyage sur la Lune en 2019. Depuis un nouveau chapitre de cet histoire s'est ouvert, c'est celui d'occuper l'espace proche de la Terre, comme on le fait avec l'ISS. Mais on a l’impression que certains se disent "allons-nous quitter le voisinage de la Terre ? ".  Ce sont les promoteurs du New Space qui ouvrent un nouveau chapitre avec une aventure nouvelle, alors que nous avons toujours ou presque les mêmes technologies et les mêmes véhicules. Ils le font avec un enthousiasme et des moyens financiers différents et impressionnants. Ils nous permettent donc de réécrire l’espace au futur, et posent de nouvelles questions. 

Je rappelle que ces nouveaux acteurs ne viennent pas au spatial par hasard. Regardez leur parcours, avant de faire fortune sur internet,  quand ils étaient étudiants ils révaient d’espace, car ils sont issus de la culture de la science- fiction, et  du transhumanisme comme le futuriste de Google, Ray Kurzweil. 

L'objectif est-il simplement de revenir à leurs premières amours ? 

Oui, mais aujourd'hui ils disent même "nous allons sauver la Terre". Je leur réponds : "Soyons raisonnables". 

Faire du tourisme sur Mars, est ce raisonnable ? Ils font partie du monde de l’entreprise aujourd’hui , ils font rêver nos jeunes générations, et pour partie l’avenir de la planète dépend d’eux, car ils envoient des constellations des satellites pour s’occuper de la Terre. Ces GAFA ont des rôles étatiques du fait de leurs moyens financiers. 

On en parle peu, mais l'enjeu de cette conquête ce sont les ressources minières de l’espace 

C’est une perspective ancienne, car dès les années 50 on voit apparaître le mineur de l’espace qui part chercher son or spatial, mais c’était de l’ordre de l’imaginaire. Aujorud’hui des entreprises se lancent là dedans. La lune est une destination dont on parle souvent pour ses ressources et c'est une destination contestée. 

Beaucoup se tournent vers les astéroïdes. Ils sont très riches, très nombreux

Et ce n'est pas pour demain, car nous n'avons pas encore des techniques rentables pour aller extraire des ressources des astéroïdes. Ce sont souvent des entreprises californiennes qui s'y intéressent et pour l’instant elles n’ont pas de technologie minière spatiale. 

L'idée est d'envoyer des robots pour avoir de l’énergie sur place, pour exploiter, et ramener les matériaux vers la Terre. Mais gratter quelques pierres dans un astéroïde va-t-il revenir à s’approprier l’astéroide? 

Les 3 piliers du droit de l'espace sont actuellement : Non appropriation,  libre-accès et responsabilité de ce que les acteurs y font. Pour l’instant c’est l’auto contrôle et la raison qui l’emporte. Pour les états l'espace est un outil de suprématie et de puissance. mais dès que les objectifs sont un peu ambitieux nous passons au-delà de nos conflits terrestres.  

Après les Etats-Unis, en 2015, le Luxembourg en 2016, a ouvert son territoire à toutes les entreprises qui veulent s’investir dans l’exploration minière de l’espace. Nous ne sommes qu’au début des débats de juriste.s. 

Si demain une entreprise s’approprie un astéroïde ça ne change rien pour l’univers, mais ça changera énormément de chose pour les Terriens. 

Je rappelle que des économies européennes se sont effondrées lorsqu'on a commencé à importer les ressources du Nouveau Monde. 

La question est donc quels principes voudrions-nous voir honorer? Il faudrait raison d’humanité garder

Les big data sont-ils un nouvel espace que nous n’avions prévu d’avoir à découvrir ? 

C'est tout à fait comparable effectivement. Et dans les deux cas je crois qu'il s'agit de garder l’espèce humaine au centre de notre souci. C'est en tout cas l'idée que je défends. 

Oui bien sûr que le big data est comparable à l'univers. Cet espace de data nous le fabriquons et il nous échappe, je fais la comparaison entre les deux. Nous ne connaissons pas complètement ce territoire, prenons-le comme une terre inconnue à explorer. Et sachons qu'une exploration n'est pas sans risque. 

L’espace doit être un patrimoine commun de l’humanité, les datas aussi 

On n’envoie pas n’importe quoi sur Mars nous n’y faisons pas n’importe quoi, car nous considérons que nous avons une responsabilité en tant qu’humanité, chaque pas doit être pensé et réfléchi. Pour le New Space ou le big data c'est pareil, vous êtes des humains et vous avez cette responsabilité.

L’humanité de demain est-elle hybride ?

Les cyborgs sont nés dans le cadre des recherches spatiales, car il s'agissait de permettre aux humains d'intervenir en milieu hostile. Nous nous transformons,  et cela pose la question de savoir ce que nous voulons être. 

Ceux qui rêvent de la vie éternelle,  ce sont des humains. Leurs rêves transhumanistes sont des rêves d’humains. 

Donc je dis restons humains entre nous pour penser la suite.

Certains disent toutes ces questions nous n’aurons pas le temps de les aborder. Une catastrophe naturelle nous aura peut-être balayés de la Terre. 

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