Depuis quand a-t-on domestiqué le chat ? Peut-on vraiment dire que les chats ont été domestiqués ? Voici les réponses de Jessica Serra, éthologue spécialiste du comportement des chats, données au micro de Daniel Fiévet dans "Du vent dans les synapses".

Chat avec son maître
Chat avec son maître © Getty / Jaromir Chalabala / EyeEm

Depuis quand a-t-on domestiqué le chat ?

Jessica Serra : "Pendant longtemps, on a cru que les prémices de la domestication dataient de l'Égypte antique parce qu'on avait trouvé tout un tas de vestiges, notamment les momies de chats, mais également des peintures murales de chats qui nous faisaient estimer cette domestication il y a 3600 ans. 

Mais on a eu à la fois des recherches en paléontologie qui nous ont permis de remonter un peu le cours du temps et une découverte majeure qui a changé notre perception de l'époque de la domestication : la découverte de Jean-Denis Vigne, du Muséum d'histoire naturelle, et de son collègue Jean Guilaine, du Collège de France, qui ont découvert les sépultures d'un jeune être humain enterré avec son chat, ce qui montrait l'existence d'un lien entre l'homme et l'animal qui datait d'il y a 9500 ans

On estime donc aujourd'hui que les prémices de la domestication se sont faits il y a 10 000 ans, ce qui est donc beaucoup plus ancien que les 3500 ans estimés auparavant". 

Les chats ont joué un rôle dans la mise en place de toute notre civilisation

Jessica Serra : "Lorsque l'Homme est passé de son statut de chasseur cueilleur à son statut d'agriculteur, forcément, il a commencé aussi à entreposer des stocks de grains… qui ont attiré tout un tas de rongeurs - dont la souris. Cette abondance de rongeurs a attiré aussi une abondance de prédateurs, et parmi eux, les chats sauvages. Donc on va tolérer la présence des chats à proximité de nos habitations. 

Mais au-delà de la tolérance, il est probable qu'on ait eu une série d'apprivoisements. On sait qu'il est beaucoup plus évident d'apprivoiser des espèces lorsqu'elles sont dans la "période sensible", c'est-à-dire entre la naissance et le sevrage. On pense qu'en fait, des peuples ont apprivoisé des petits chatons et que par des cessions d'apprivoisement plus ou moins bien réussies, on a donné naissance à des êtres qui avaient des caractères plus dociles, pour arriver aux chats domestiques d'aujourd'hui". 

Les chats ont servi à protéger les récoltes et ont aussi empêché que certaines maladies ne se propagent en tuant ces rongeurs qui les transmettaient.

► LIRE AUSSI | Qui chasse les chats récolte les rats (et la peste) !

Jessica Serra :

A son échelle, le chat a contribué à la naissance de nos civilisations.

"On peut tout à fait imaginer que sans cette aide-là, le peuple qu'on appelait les Natoufiens (les premiers cultivateurs) auraient été vite assailli par les rongeurs. Les céréales auraient été dévastées et finalement, sans stocks de céréales on ne tient pas bien longtemps. L'agriculture n'aurait pas pris son essor de la même manière".

Peut-on vraiment dire que les chats ont été domestiqués ?

Jessica Serra :

Certains scientifiques hésitent à utiliser le terme de "domestication" chez le chat, tant le processus de domestication observé chez lui est différent de toutes les autres espèces domestiquées.

C'est un animal qui a conservé beaucoup de ses caractéristiques sauvages. D'abord, c'est un animal à qui l'on n'a pas demandé de coopérer directement avec l'Homme

Par exemple, quand on a commencé à domestiquer le chien, on attendait de lui qu'il coopère très rapidement avec l'être humain et ses facultés de coopération dépendaient de facultés d'attention. Cela a vite donné naissance à des races spécialisées dans certaines fonctions qui étaient extrêmement utiles à l'être humain : les chiens de garde, les chiens de chasse, etc. Mais concernant les chats, finalement, on attendait d'eux simplement qu'ils fassent ce qu'ils savaient déjà faire, c'est-à-dire chasser les rongeurs. Donc, il n'y avait pas une attente sur la réponse à des ordres. 

En revanche, la domestication a quand même eu comme impact de modifier considérablement les comportements de nos chats d'aujourd'hui versus les comportements de leurs ancêtres sauvages".

Comment les chats perçoivent leurs maîtres(ses) : chatons, parents chats... ou juste "autres" ?

Jessica Serra : "Certains scientifiques pensent que l'être humain pourrait être une mère pour le chat. Alors il est vrai que le ronronnement, le miaulement, le pétrissage (quand votre chat vous pétrie le ventre ou les jambes avec ses pattes)... tout ça, ce sont des comportements juvéniles de chatons exprimé à l'âge adulte. Ils n'existent pas chez le chat adulte sauvage ; ce sont vraiment des caractéristiques du chat domestique d'aujourd'hui. Ils sont un mode de communication envers l'être humain et, souvent, ils vont permettre de mettre en place un lien d'attachement. 

Je pense que la manière dont le chat nous perçoit est très différente de celle du chien. L'être humain est au centre de l'univers du chien, tout gravite autour de lui... On parle la fidélité mythique du chien. Le chat, en revanche, va pouvoir être profondément attaché à son maître, il l'intègre dans sa sphère sociale mais, pour autant, il ne le considère pas comme un autre chat. J'ai lu que le chat considérait l'être humain comme un gros chat débile. Non : le chat attend de l'être humain qu'il le comprenne et ce n'est pas toujours le cas... Mais je pense qu'il est tout à fait capable de réaliser que l'homme n'est pas un chat. Il nous traite dans une catégorie à part. 

Aller plus loin

🎧 ECOUTEZ | Du vent dans les synapses avec Jessica Serra : Dans la tête des chats

📖 LIRE | L'éthologue Jessica Serra est l'auteur d'un livre : Dans la tête d'un chat

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.