Quels sont les principaux apports de la psychanalyse au traitement des maladies du cerveau ? Entretien avec le professeur Jean-Noel Fabiani spécialiste de l’Histoire de la médecine.

Freud en 1930
Freud en 1930 © Getty / Bettmann

Jean-Noel Fabiani : 

Freud n’a jamais soigné personne, mais il représente une date charnière dans la compréhension des maladies du cerveau, des maladies psychiatriques. D’ailleurs, auparavant non plus, on ne soignait pas les malades du cerveau. Et il faudra attendre bien après lui pour les soigner ! 

Du Moyen Age à la fin du XIXe siècle, une alternance d’enfermement et de libération des « fous »

Jean-Noel Fabiani : "Au Moyen Age, le fou est celui qui est possédé par le diable, qu’il faut exorciser. Si c'est une femme, elle est considérée comme une sorcière, et on la brûle ! En tous les cas, ces personnes sont mises au ban de la société. 

Quelques années plus tard, Louis XIV décide du grand renfermement : de cloîtrer dans les hôpitaux ceux qui échappent à la norme : les prostituées, les mendiants, et les fous. On les aliène : on les prive de leurs biens et de leur liberté. Ce sont de véritables prisonniers. 

Au moment de la Révolution, les fous sont même enchaînés comme des forçats. Le médecin français Philippe Pinel préconise, lui, de libérer les aliénés. Optimiste, il pense que les maladies psychiatriques sont liées au milieu. Libérer les malades mentaux les aidera à retrouver un statut social et progressivement leurs maladies régresseront."

🎧  ECOUTER | Folie, politique et psychiatrie, le moment révolutionnaire 1789-1840

Jean-Noel Fabiani : _"_Tout le long du XIXe siècle s’installe une opposition entre la psychiatrie française, celle d’un Philippe Pinel puis d’un Jean-Etienne Esquirol (aliéniste français), qui milite pour que les déments se sentent bien dans des lieux dédiés : les asiles. 

L'éminent psychiatre allemand Emil Kraepelin décrit la schizophrénie, et les psychoses maniaco-dépressives. Plus pessimiste que ses confrères français, les psychoses sont pour lui des altérations graves de la conscience. Les sujets qui en sont atteints sont complètement coupés de la réalité, et il y a peu d’espoir que cela régresse. Potentiellement dangereux, les psychotiques doivent être enfermés dans des endroits où ils ne peuvent nuire à la société."

Au XIXe siècle arrivent les neurologues et les neuropsychiatres

Jean-Noel Fabiani : _"_Jean-Martin Charcot, neurologue et anatomiste va disséquer des cerveaux en quête de maladies neurologiques : les tumeurs, les lésions… 

Mais pour les maladies psychiatriques, on peut couper le cerveau en tranches, on ne trouve pas de trace d’anomalie ! 

Charcot pratique un enseignement très centré sur l’hystérie. Parmi ses élèves, se trouve le neurologue autrichien Sigmund Freud qui le regarde dessiner où se trouve l’inconscient dans la zone du cerveau.
A son retour à Vienne, il propose une théorie : une psycho analyse. Pour lui, l’esprit doit être mieux analysé qu’auparavant. Plutôt que d’imposer au malade une démarche, il propose de le laisser parler. Et c’est ce qui va donner la psychanalyse, avec une idée maîtresse : les grands problèmes de l’encéphale humain sont la cause d’un refoulement de type sexuel. 

Mais dès l’origine de la psychanalyse, les élèves de Freud discutent : Alfred Adler estime plutôt que le sentiment d’infériorité est à l’origine des problèmes psychiques, Carl Jung estime que c’est l’inconscient collectif qui en est la cause..." 

Le vrai progrès en matière de psychiatrie : la chimie

Jean-Noel Fabiani : _"_Le vrai progrès dans le traitement des syndromes psychiatriques va être l’arrivée des médicaments. Vers 1952 Henri Laborit découvre la chlorpromazine, le premier neuroleptique qui s’attaque à la schizophrénie. Ensuite dans les années qui suivent on va découvrir les médicaments contre la dépression, contre la psychose maniaco-dépressive… 

Ces médicaments ont des avantages et des inconvénients, mais ils permettent d’avoir une action directe sur la maladie psychiatrique. La psychanalyse a permis d’améliorer le sort des névrosés, mais n’a jamais guéri de psychose. 

Aujourd’hui, les psychiatres soignent leurs patients surtout avec des médicaments. Ils s’appuient sur l’idée que le cerveau produit la pensée, comme le foi, la bile. Le cerveau produit de la chimie et il se soigne avec de la chimie. C’est une vision mécaniste de la psychiatrie. "

L’apport de Freud ? 

Jean-Noel Fabiani : _"_La psychanalyse a permis de réfléchir sur ce qu’était la pensée et les maladies psychiatriques. Sigmund Freud a fait faire de gros progrès à l’humanité. Ses théories, même si elles ont été remises en question depuis, ont l’avantage d’avoir fait réfléchir sur la structure du cerveau. 

Il a fait avancer la pensée, la compréhension de ce qu’est la pensée et le cerveau, mais n’a pas fait faire d’avancée sur le plan médical. 

On pourrait le comparer à un Michel Servet, médecin naturalisé français du XVIe siècle qui décrit la petite circulation sanguine sans l’avoir réellement vue. Sa découverte va faire réfléchir les médecins tout au long du siècle et ses travaux vont profiter à un certain William Harvey qui va inventer la circulation sanguine ! 

A l’avenir la génétique va nous apprendre beaucoup de choses sur le cerveau. On sait déjà qu'il fonctionne grâce à "l’électricité", et que la finesse des messages portés dépend des récepteurs inter synaptiques. C’est ce qui porte la pensée, la conscience et fait fonctionner la thyroïde, ou les surrénales. C’est vers l'étude de ces circuits que l’on se dirige au XXIe siècle."

Aller + loin

🎧  ECOUTER | La Clinique La Borde et la psychothérapie institutionnelle et Vers une ubérisation de la psychiatrie, le coût humain du management

Psychoses ou névroses ? _Jean-Noel Fabiani : "_On distingue les névroses qui sont des maladies où on ne perd pas la raison et les psychoses qui altèrent, déstructurent la pensée. Schématiquement, le psychotique est persuadé que 3+1 =5 et est heureux de cela, tandis que le névrosé sait que 3 + 1 = 4 mais il en est très malheureux."

Semaine Spéciale Freud dans France Inter +

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.