Un test ADN pour connaitre ses origines ethniques. Plusieurs entreprises se partagent ce marché, mais avant cet usage ludique (et lucratif), l'ADN a révolutionné le travail des anthropologues leur permettant de remonter très loin dans notre histoire humaine.

L'anthropologie génétique
L'anthropologie génétique © Getty

Les gènes représentent aujourd'hui un moyen extraordinaire pour explorer la mémoire de notre passé lorsque aucune archive n'est disponible. L'anthropologie génétique est la discipline scientifique qui a bouleversé la façon d'étudier la grande histoire de l'humanité depuis nos ancêtres les plus lointains jusqu'aux humains actuels.

Evelyne Heyer se passionne pour l'histoire de l'humanité depuis de nombreuses années. Elle est aujourd'hui professeure en anthropologie génétique au Muséum national d’histoire naturelle et Musée de l’Homme et auteure du livre L’odyssée des gènes. 7 millions d’années d’histoire de l’humanité révélées par l’ADN (Ed Flammarion). 

Comment ça marche ?

"C'est une machine à remonter le temps. Quand vous comparez l'ADN de deux individus de deux espèces, le nombre de différences que vous trouvez est proportionnel au temps. C'est le grand principe de la génétique. Et à partir de là, en regardant des gens à l'heure actuelle, on peut retracer des similarités dans le temps et construire des scénarios d'histoire des populations ou de mélange entre les espèces. C'est le principe fondateur de l'analyse de l'ADN. Ce sont ces différences qui se traduisent en temps."

Les 7 millions d'années évoquées dans le titre de l'ouvrage d'Evelyne Heyer n'ont pas été choisies par hasard. C'est à cette époque que l'on fixe la séparation entre le chimpanzé et l'être humain. Si ce n'est qu'il n'existe pas d'ADN vieux de 7 millions d'années. "C'est ce qu'il y a de super avec l'ADN, s’enthousiasme l'anthropologue. Si vous comparez un ADN d'humain et un ADN de chimpanzé, il y a des différences. Et ces différences, vous pouvez les traduire en temps grâce à ce que l'on appelle 'l'horloge moléculaire' qui dit à peu près à quel rythme apparaissent les mutations. Si vous avez dix mutations, ça correspond à dix mille ans. Vous en avez mille, c'est cent fois plus, etc. Voilà comment on arrive à partir du présent, à retracer le passé". 

Le temps a longtemps été un ennemi, puisqu'en faisant son ouvrage, il dégrade l'ADN lors de la fossilisation. Les techniques ayant énormément progressé, on peut aujourd'hui, avec un tout petit peu d'ADN, aisément remonter jusqu'à 50 000 ans. "Au-delà, confie l'anthropologue, c'est plus difficile, mais on y arrive." Il y a un exemple fameux. Celui qui a permis de nous relier à Néandertal grâce aux vestiges retrouvés sur le site archéologique d'Atapuerca en Espagne :

"Là, on est à 300 000 ans. On a retrouvé un petit bout de l'ADN mitochondrial. Et un tout petit bout d'ADN nucléaire. Il a permis de confirmer qu'il y aurait une continuité avec Néandertal. L'ADN permet de mieux connaître tous ces inter-croisements entre les différentes espèces au sens paléo-anthropologique." 

Ötzi : premier touriste de la préhistoire ?

C'est ainsi que cette momie découverte dans un état de conservation exceptionnelle dans les glaces alpines en 1991 avait été surnommée parce qu'elle ressemblait génétiquement à des populations actuelles qu'on retrouve en Sardaigne.

"On s'est rendu compte, explique Evelyne Heyer, qu'on s'était trompé dans l'interprétation. Les Sardes sont une des rares populations européennes qui n'a pas subi de changement génétique suite à l'arrivée des gens des steppes au moment de l'âge du bronze. Sans doute parce qu'ils étaient sur une île. Visiblement, les gens des steppes ne sont pas allés jusqu'en Sardaigne. Les Sardes sont "les plus néolithiques". C’est-à-dire qu'ils ressemblent plus aux populations présentes avant ces arrivées de nomades des steppes. 

Ötzi ressemble plus aux Sardes parce que, lui aussi, était là avant l'arrivée des nomades des steppes, tout simplement. Donc il n'est sans doute pas Sarde mais plus vraisemblablement des Alpes." 

L'universalité de l'être humain

Ce travail d’enquête sur nos origines humaines emmène Evelyne Heyer aux quatre coins de notre planète pour "échantillonner" des populations. Quelques explications : "on prélève de l'ADN des gens sur place avec bien sûr leur accord. On leur explique qu'avec leur ADN, on va pouvoir retracer l'histoire des ancêtres et comparer les ancêtres à travers la planète. Ça intéresse les gens de savoir d'où ils viennent. En parallèle, on a des questions ethnologiques, de linguistiques, etc. Les gens adorent se raconter."

Evelyne Heyer n'a pas fait sa propre analyse ADN sur ses origines. Parce qu'elle en connait à peu près le résultat : "Mes quatre grands-parents sont originaires d'Europe de l'Ouest. Donc les tests d'ADN me diraient que je suis d'Europe de l'Ouest." En revanche, on la sent impatiente de voir aboutir le projet sur la diversité génétique en France sur lequel elle travaille : "on aura des outils un peu plus précis pour retracer les origines au niveau régional."

Cette fascination pour les tests génétiques s'est emparé de la planète. Elle réserve parfois de drôles de surprises. C'est ce qui est arrivé à un suprémaciste blanc américain qui s'appelle Craig Paul Cobb.

Ces tests qui se sont multipliés et qu'on peut faire très facilement via internet sont-ils fiables ?

Evelyne Heyer nous en explique le principe :  "on compare votre ADN, qu'on découpe en petits bouts, à des populations de référence et on regarde quel pourcentage de votre ADN ressemble le plus à une population de référence. Le problème, c'est qu'on ne sait pas exactement comment ces entreprises établissent leur population de référence. Par exemple, si vous avez vos quatre grands-parents qui viennent du nord de la France et que la population de référence française, ce sont des gens de Nice, on va vous trouver à cent pour cent plutôt Belge que Français. 

Donc, je dirais qu'à une grande échelle géographique, c'est bon quelle que soit l'entreprise que vous utilisez. Mais dès qu'on va plus dans le détail, ça dépend fondamentalement de la façon dont sont constitués ces échantillons de référence et ils sont différents d'une société à une autre. Ils changent aussi au cours du temps."

À quoi ressemblerons-nous dans 100, 200, 300 ans ?

Nous évoluons constamment, même si ces changements ne sont pas spectaculaires. Nous aurons toujours deux yeux, deux bras, deux jambes parce que les gènes impliqués dans la symétrie sont fondamentaux pour énormément de choses. Une mutation qui changerait, ça ne pourrait pas perdurer.

Au fil des siècles, notre taille a changé : "la taille a changé à la fois génétiquement, explique Evelyne Heyer, mais aussi du fait de l'environnement. En revanche, on pense qu'il y a quand même des contraintes physiologiques qui font qu'on ne pourra pas atteindre trois mètres"

Notre couleur de peau, elle, est appelée à se modifier : "Oui, confirme la scientifique, parce que la couleur de peau change dès qu'il y a des mélanges. On peut imaginer qu'on ait de nouvelles apparences. Vous pouvez imaginer quelqu'un de roux avec la couleur de peau noire et avec les yeux bleus, qui va peut-être émerger au fil de ces mélanges." 

Allez Plus Loin

  • Pourquoi l'homme a-t-il colonisé la planète ? Ou Sapiens est-il apparu ? La découverte de Néandertal au 19ᵉ siècle en Allemagne ? Écoutez Evelyne Heyer dans La Terre au Carré avec Mathieu Vidard
  • Feuilletez les premières pages du livre d'Evelyne Heyer
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