Grâce à des albatros équipés de balises, des chercheurs ont réussi à quantifier la pêche illégale dans l'Océan Austral. Cette première estimation basée sur le suivi pendant plusieurs mois de 170 oiseaux montre que 36% des bateaux naviguant dans les eaux internationales n'étaient pas déclarés.

Albatros équipé d'une balise
Albatros équipé d'une balise © Centre d’études biologiques de Chizé / Alexandre CORBEAU

Quand l'éthologie se double d'un intérêt économique.... Après avoir montré que le suivi par balise Argos d'albatros pouvait aussi servir à localiser des bateaux dans l'Océan Austral, des chercheurs du Centre d'Etudes Biologiques de Chizé (CNRS - Université de la Rochelle) ont équipé 169 oiseaux pour tenter de quantifier la pêche illégale. 

Le programme Ocean Sentinel, en partie financé par l'Europe, a permis de démontrer que 36% des navires dans les eaux internationales avaient désactivé leur système d'identification. Parce que la majorité des navires croisant dans la zone sont des bateaux à la recherche de légine (poissons des mers froides australes) et de thon, cela donne un premier inventaire de la pêche illégale dans les 47 millions de kilomètres carré survolés par les albatros.  

Victimes collatérales des hameçons

Ces grands oiseaux, infatigables voyageurs, passent 80% de leur vie en mer. Ils sont classés en danger d'extinction sur la liste de l'UICN. Opportunistes, ils leur arrive de se blesser mortellement quand ils croisent un bateau de pêche en train de mettre ses lignes à l'eau. Attirés par les appâts, ils avalent les hameçons ou sont entraînés avec dans les profondeurs de l'océan. Un effet collatéral au point que "dans les années 2000, chaque année des milliers voire des dizaines de milliers d'albatros et de pétrels mourraient dans les eaux françaises" explique explique Cédric Marteau, le directeur de la réserve naturelle des TAAF (Terres australes et arctiques françaises). Une situation aujourd'hui réglée avec le soutien des armateurs. 

Avec cette nouvelle étude et plusieurs mois de suivi des oiseaux, les chercheurs ont pu montré la validité de leur intuition : utiliser les données collectées par les balises pour identifier la pêche illégale. Dans les Zones Economiques Exclusives, "20% des navires sont en pêche illégale - avec de forte disparités - tandis que dans les eaux internationales, ils sont 36 % " précise Alexandre Corbeau, doctorant au CNRS. 

Un albatros est équipé d'une balise Centurion
Un albatros est équipé d'une balise Centurion / Centre d'Etudes biologiques de Chizé / Julien Collet

Une balise capable de repérer les radars

Comment le lien entre le vol des albatros et l'activité de pêche non déclarée a-t-il été fait ?  "On a équipé les albatros d'une minuscule balise développée avec Sextant Technology. D'un poids inférieur à 65 grammes, elle donne à la fois la position GPS de l'oiseau et détecte d'autres signaux : l'AIS du navire qui permet son identification et son signal radar" explique Alexandre Corbeau, doctorant au CNRS. Si de nombreux navires n'ont pas pu être identifiés, leur AIS ayant été désactivé, en revanche, le signal radar lui est resté présent (le couper pourrait s'avérer dangereux pour l'équipage). C'est ainsi que les albatros ont fourni les positions de navires qu'ils croisaient sur leur route. 

Dans la réserve naturelle des TAAF et plus largement dans la zone française, cette étude a montré qu'il n'y avait pas de pêche illégale. "Cela prouve l'efficacité du travail de la marine française qui patrouille dans la zone" selon Cédric Marteau. Mais les flottes n'ont pas disparu et ceux qui cherchent à passer inaperçus se sont simplement déplacés. Dans certaines ZEE, comme celle de l'Afrique du Sud, 100% des navires avaient désactivé leur système d'identification. 

La Nouvelle-Zélande et Hawaï convaincus

Pour Henri Weimerskirch, directeur de recherche au Centre d'Etudes Biologiques de Chizé, initiateur de ce programme, la balise, et plus largement la surveillance à distance, a largement convaincu au point que la Nouvelle Zélande et Hawaï sont en train de la tester. Il est même envisageable d'équiper d'autres animaux comme par exemple les tortues marines. "Les Anglais sont très intéressés car les taux de capture dans les filets des tortues marines est très important et constitue une grave menace pour cette espèce" précise-t-il. Il faudrait adapter la balise puisque la tortue, parce qu'elle nage sous la surface, ne pourra pas capter aussi facilement le signal radar. 

Un juvénile équipé de sa balise. Elle se détache automatiquement après quelques mois.
Un juvénile équipé de sa balise. Elle se détache automatiquement après quelques mois. / Adrien Pajot/ centre d'études biologiques de Chizé

D'un point de vue fondamental, ce suivi des albatros a aussi permis de lever un doute. Les albatros juvéniles, plus nombreux à mourir, sont-ils les premières victimes des lignes mise à l'eau par les navires de pêche ? Les données de l'étude montre le contraire : les juvéniles qui n'ont pas encore atteint la maturité sexuelle ont plutôt tendance à rester loin des navires. La réponse à leur mortalité est donc à chercher ailleurs. 

En revanche, pour Cédric Marteau, "cette étude prouve qu'il faut pour continuer à renforcer la création d'aires marines protégées dans les eaux internationales". Car si dans les eaux françaises il n'y a plus de mortalité accidentelle des oiseaux, c'est aussi parce que des mesures simples ont été mises en place : la recommandation de mise à l'eau des lignes la nuit et l'installation de banderoles de plastique à l'arrière du bateau. Elles flottent au vent et dissuadent les albatros de s'approcher des appâts.

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