Ils peuvent tout laisser tomber à quelques jours de leur mariage, ou remettre en question leurs croyances, Anne Sylvestre les évoquait dans une chanson il y a 40 ans, mais qui sont-ils ? Sont-ils scientifiques ou littéraires ? Sont-ils fragiles, ou au contraire armés pour la vie ? Tour de la planète sceptique.

Qui sont les gens qui doutent ?
Qui sont les gens qui doutent ? © Getty / Thomas Barwick

Dans L’Eté comme jamais, Dorothée Barba et ses deux invités, Thomas Durand, vulgarisateur des biais cognitifs, et Marie Robert, professeur de philosophie, ont étudié les adeptes de l’incertitude.

Les gens qui doutent pratiquent sans le savoir… la zététique

Thomas Durand explique : "Les sceptiques pratiquent la zététique ou l’art du doute. Instituée en France par le professeur Henri Broch, elle s’inspire de la philosophie ancienne pour délivrer une démarche pratique appliquée à la science". 

L’idée est de se demander pourquoi on pense ce que l’on pense.

Marie Robert ajoute : "Douter, c’est mettre en perspective tout ce qui est autour de nous, même le monde, comme nous le dit Descartes : n’est-ce pas un "malin génie" autour de nous ? L’idée du doute est d’interroger ce qui vient à nous. Notre système scolaire enseigne comment aller d’un point A à un point B. Or dans nos vies intimes, professionnelles, cela ne se passe jamais comme cela. On doit cheminer…"

Les gens qui doutent : scientifiques ou littéraires ? 

On a parfois l’image romantique du poète torturé en proie au doute. Or pour Thomas Durand, les sceptiques "sont plutôt des personnes avec une formation scientifique qui pratiquent la philosophie presque sans le savoir. 

Tout ce qui est irréfutable est hors du champ de la science. Puisque si c’est irréfutable, il n’y a aucun moyen de démontrer que cela pourrait être faux. Or, le vrai scientifique sait à quel point il peut se tromper."

Les zététiciens ne sont pas des adeptes du soupçon

Thomas Durand différencie complotistes et sceptiques : "Le doute n’est pas le soupçon. Souvent, quand évoque le fait d'interroger ses croyances, on parle de scepticisme. Le mot est connoté négativement parce qu'on pense aux conspirationnistes. Mais le doute, c'est se demander si ce qu'on nous dit est vrai et pourquoi ça pourrait devrait être vrai ou être faux. Alors que les personnes soupçonneuses se demandent : 'pourquoi faudrait-il que j’y crois ?' Ils cherchent des intentions derrière un énoncé, ils soupçonnent avant de douter".

Les sceptiques ont lutté contre des biais cognitifs présents dans notre cerveau

Pour Thomas Durand : "Douter n’est pas naturel. Pour se rassurer, notre cerveau cherche plutôt à confirmer ce à quoi il croit, c’est le biais de confirmation. Travailler en groupe permet de lutter contre ce penchant. Notre cerveau peut aussi se faire piéger par l’aisance cognitive : ce qui nous est familier, que l’on pense facilement nous semble beaucoup plus vrai qu'il ne l’est. 

Dans le même ordre d’idée, il faut se méfier de nos intuitions ou du bon sens. Par exemple : intuitivement, certaines personnes sont racistes, sexistes, âgistes… Comme ils éprouvent 'naturellement' ces émotions, il n’y a pas, pour eux, d’erreur possible. Pour certains, changer d’avis, c’est se trahir."

Marie Robert ajoute : "Les gens qui doutent n’ont pas eu peur de se tromper. L’erreur est un levier d’évolution formidable".

Douter rend plus fort

Marie Robert explique : "Après la mise en perspective du doute, il y a l’idée de se décider, de choisir une voie. C’est l’idée du voyageur perdu en forêt qui sort de sa clairière. C'est là que l’on dépasse le scepticisme pour penser et vivre sa vie. C’est ce va-et-vient dont parlait Descartes : 'parce que j'ai douté, parce que j'ai interrogé, je suis capable d’agir'. Pratiquer le pas de côté, l'introspection d’essayer de trouver sa cohérence, et sa logique. À ce moment-là, on devient capable d'action. Puisqu’elle est alignée, la personne qui doute est beaucoup plus solide, et capable d'assumer ses décisions, son chemin, que ce soit pour voir son voisin ou quitter son job ou aller se marier ou non. Le doute nous ancre, et nous solidifie".

ECOUTER | L'Eté comme jamais sur le doute

Avec : 

  • Thomas Durand : créateur de la chaîne youtube La tronche en biais, vulgarisation sur l’art du doute et auteur de Quand est-ce qu’on biaise ? 
  • Marie Robert : professeur de philosophie, auteur de Descartes pour les jours de doute.

Aller loin :

Anne Sylvestre : "Je m’étonne que cette chanson Les Gens qui doutent écrite il y a 40 ans, plaise encore. À l’époque, il n’y avait pas tant de gens qui doutaient. Mais c’est déconcertant d’avoir écrit plus de 400 chansons et d’être réduite à une seule". 

"Allez. Je te laisse. Je retourne à mes doutes, à mes hésitations, à mes incompétences..." - L'écrivain Olivier Adam dans Lettres d'intérieur se moque avec ironie de ceux qui croient tout savoir, et propose un éloge vibrant du doute.

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