La ministre des Armées avait affirmé que les militaires qui avaient participé au rapatriement des Françauis de Wuhan avaient été testés à leur retour. C'est faux. Elle est revenue sur ses propos devant la commission d'enquête du Sénat. Retour sur six mois de cafouillage.

Audition de Florence Parly au Sénat le 22 septembre 2020
Audition de Florence Parly au Sénat le 22 septembre 2020 © Public Sénat (capture d’écran)

Le Covid-19 est-il entré en France par l’Armée ? Florence Parly assure depuis plusieurs mois que non, mais elle vient tout juste de revenir sur un détail important de ses explications. Lors de son audition devant la commission d’enquête au Sénat, la ministre des Armées s’est en effet contredite à distance, espérant ainsi "crever l’abcès" :

"J’ai dit quelque chose d’inexact le 4 mars à France 2. Ce que j’ai dit, c’est que les équipages de retour de Wuhan à bord de l’Esterel avaient été testés. C’était un raccourci."

La ministre confirme donc ce que plusieurs médias avaient révélé dès le mois de mars : contrairement à ce qu'elle a affirmé pendant des mois, il n’y a eu aucun test PCR pratiqué sur les militaires de l’escadron de transport Esterel, alors même qu’ils revenaient d’une mission à Wuhan, ville alors en quarantaine suite à la pandémie de Covid-19. Elle assure toutefois qu’ils ont été soumis à "un protocole sanitaire extrêmement strict", malgré l’absence de test. Sauf que ce n’est pas totalement vrai non plus. Retour sur la chronologie depuis le rapatriement des Français de Wuhan en janvier.

Janvier 2020

31 janvier : l’escadron Esterel (14 militaires) participe aux opérations de rapatriement de Français depuis Wuhan, le foyer chinois de l’épidémie, une ville qui est restée en quarantaine jusqu’au 8 avril suivant. 193 personnes ont pris place à bord de l'Airbus A340 de l'armée qui atterrit ce même jour sur la base militaire d'Istres, dans les Bouches-du-Rhône.

Février 2020

12 février : un enseignant de Crépy-en-Valois (Oise), une ville située à 33 km de la base de Creil, est placé en arrêt maladie après avoir contracté le coronavirus.

13 février : le lendemain, un autre habitant de l'Oise, est terrassé par les effets de ce qui se révélera aussi être le Covid-19, Jean-Pierre G. Ce civil, qui finira aux urgences d'Amiens, quelques jours plus tard est contrôleur de prestation sur la base de Creil.

Mi-février : la quatorzaine théorique des militaires revenus de Wuhan s'achève et aucun n'a développé de symptômes. Impossible de savoir si aucun n'a contracté le virus puisqu'en fait ils n'ont pas été testés.

25 février : l'enseignant de Crépy-en-Valois meurt du Covid, c'est la première victime française du coronavirus.

Fin février : un cluster apparaît dans l'Oise, dans la base de Creil (le Groupement de soutien de la base de défense) et 14 malades sont identifiés. Un peu plus tôt, un autre cluster s’est déclaré dans la même zone géographique, à Crépy-en-Valois, où l'enseignant est mort. Parmi les cas, on trouve aussi des élèves d’un lycée. Beaucoup d'habitants font le lien entre le retour de militaires de Wuhan et les premiers clusters dans leur région. 

28 février : Le Parisien s’intéresse à la série de contaminations. Beaucoup s’étonnent que les soldats de l’unité Esterel n’aient pas été mis à l’écart. "Aucun n'a été placé en quarantaine. Seulement en permission de quatorze jours à leur domicile, mais sans contrôle de leurs allées et venues, pas plus que celles de leurs familles", explique une source militaire au journal.

29 février : le directeur général de la Santé Jérôme Salomon assure qu’il n’y avait "aucun passager positif" dans le vol de retour de Wuhan, que tous ont été "testés à deux reprises" et que de leur côté "les équipes de l'Esterel ont été protégées puis surveillées pendant quatorze jours". Il précise que l'Oise compte 36 cas de Covid-19.

Mars 2020

1er mars : Le colonel Cunat, commandant de la base aérienne, explique dans Le Parisien que les militaires n'ont pas été confinés à leur retour. Ils n'évoquent pas d'éventuels tests. "C'était un aller-retour. Nos militaires sont restés dans l'avion. Il n'y a pas eu d'escale. Ils n'étaient pas classés à risque. Il n'y avait pas de raison de les confiner", dit-il.

4 mars : alors que la polémique enfle, Florence Parly prend la parole dans une interview dans Les 4 Vérités sur France 2. Elle affirme alors que "l'équipage a été confiné pendant 14 jours à domicile avec prise de température pendant ces 14 jours", et ajoute même : "Ils ont été testés, ils n'étaient pas porteurs du virus." C’est sur cette déclaration qu’elle est revenue ce mardi devant le Sénat.

4 mars : le virus se répand rapidement. Seize cas sont confirmés sur la base de Creil.

5 mars : l'équipe de l’émission "Envoyé Spécial" contacte le cabinet de Florence Parly et ce dernier contredit les propos de la ministre tenus la veille. Il évoque "une surveillance pendant 14 jours", mais pas de tests ni de confinement.

Avril 2020

8 avril : Le Monde publie une enquête qui vise à retrouver la piste du patient zéro. Dans cet article, le ministère de la défense précise que "les proches" des militaires revenus de Wuhan "n’ont pas été soumis aux mêmes suivis" que les militaires. En clair, écrit Le Monde, "les conjoints et les enfants des membres d’équipage ont donc, selon toute vraisemblance, continué à fréquenter leur bureau, leurs amis, leurs écoles"

Septembre 2020

9 septembre : auditionné par la commission d'enquête du Sénat, le colonel Bruno Cunat décrit ce qui s'est passé pour les militaires après leur retour en France le 31 janvier. "Mes personnels navigants ont eu pour consigne de prendre leur température pendant 14 jours et ils sont repartis chez eux depuis Istres. Ils n’ont pas été testés". Certains d’entre eux sont rentrés dans leurs familles. D’autres qui logent sur la base ont été placésdans des chambres individuelles. Pour ces derniers, la consigne prévoyait qu’ils prennent leur repas dans une salle dédiée en dehors du mess mais Brunot Cunat ne sait pas si cette consigne a été respectée. 

22 septembre : Florence Parly s'exprime devant la commission d'enquête du Sénat. "J’ai dit quelque chose d’inexact le 4 mars à France 2. Ce que j’ai dit, c’est que les équipages de retour de Wuhan à bord de l’Esterel avaient été testés. C’était un raccourci." La ministre précise cette fois la teneur du protocole appliqué aux militaires. "Il ne comprenait pas à l’époque de tests", explique ainsi la ministre. "Le personnel de bord basé à Creil a été soumis à un protocole de surveillance pendant 14 jours, avec une surveillance biquotidienne par les médecins du service de santé des armées et au terme de ces 14 jours ils n’ont pas développé de symptômes. Il y a bien eu une surveillance médicale extrêmement rapprochée." Mais sans confinement et sans test des militaires.

22 septembre : le même jour, devant la commission, Maryline Gygas, directrice centrale du Service de santé des armées, va dans le sens de sa ministre et défend l'idée qu'a l’époque, on sous-estimait largement l’importance des patients asymptomatiques. "Le dogme n’était pas à ce moment-là de tester tout le monde, mais de tester les patients symptomatiques", explique ainsi Maryline Gygas. "D’où le soin apporté à déceler très vite tous les symptômes et à la prise de température matin et soir." Pour être "classé à risque" (et accessoirement pour être testé), il fallait donc présenter des symptômes de la maladie. Or on sait désormais que les porteurs sans symptôme peuvent tout à fait transmettre le virus.

23 septembre : Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement soutient la ministre de la Défense. Florence Parly "a reconnu s'être trompée, ce qui peut arriver à tout le monde, y compris à des ministres", a fait valoir mercredi le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal à l'issue du Conseil des ministres, en rappelant que "le protocole sanitaire en vigueur n'était pas le même aujourd'hui et ne prévoyait pas des tests systématiques".

23 septembre : une partie de l'opposition demande des comptes au gouvernement. "Quand vous voyez que Mme Parly reconnaît avoir menti (...) et que derrière il n'y a aucune action de l'Assemblée nationale, du président de la commission d'enquête pour transmettre le parjure (...) On peut venir raconter à peu près n'importe quoi et repartir comme si de rien n'était, comme sur les masques, comme sur les tests", commente le député LFI Ugo Bernalicis.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.