Le mathématicien et député de l'Essonne LREM Cédric Villani remet ce jeudi son rapport sur le potentiel et les enjeux de l'intelligence artificielle en France. Des enjeux économiques, sécuritaires, mais aussi d'excellence scientifique qui pourraient, dans un premier temps, se concentrer sur quatre secteurs clés.

Santé, agriculture, transport, défense... Comment la France peut-elle s'emparer de l'intelligence artificielle ?
Santé, agriculture, transport, défense... Comment la France peut-elle s'emparer de l'intelligence artificielle ? © AFP / Philippe Clément

Et si demain on prédisait l'arrivée d'un cancer avant qu'il ne s'installe dans notre organisme ? Et si les secours étaient organisés grâce à une intelligence artificielle (IA) en cas de catastrophe sanitaire, d'accident de grand ampleur ou d'épidémie massive ? Et si la gestion du trafic, le nombre de trains sur une ligne, la vitesse maximale de nos véhicules s'adaptait aux besoins ou à des facteurs extérieurs comme le taux de pollution ou les intempéries ?

Cédric Villani remet ce jeudi un document de 242 pages sur la stratégie nationale et européenne que la France doit mener dans le domaine de l'intelligence artificielle. Une stratégie qui s'articulerait, dans un premier temps, autour de quatre secteurs clés, comme il le précisait dans le Grand entretien de France Inter ce mercredi.

Santé : une prise en charge personnalisée et prédictive du patient

Dans le domaine de la santé, avec les immenses bases de données déjà constituées par la sécurité sociale et le dossier patient, le rapport estime que la France possède une base solide pour imaginer un suivi plus personnalisé du patient, grâce à l'exploitation de ces données par l'intelligence artificielle, tout en sensibilisant le public à sa récolte et son interprétation. L'IA permettrait, par l'analyse automatisée et en temps réel des données, _"d'_améliorer l'accès aux soins des citoyens, grâce à des dispositifs de prédiagnostic médical ou d'aide à l'orientation dans le parcours de soin" mais "impliquerait que l'on surveille et analyse en permanence notre état physiologique".

En matière de politique de santé publique, le rapport cite plusieurs exemples impliquant l'utilisation d'IA, notamment celui de Facebook qui, depuis novembre 2017, utilise l'analyse des messages postés sur le réseau social pour alerter les organisations d'aides en cas de risque suicidaire. Y est également mis en avant l'analyse prédictive de la demande de soin : "en cas de crise sanitaire, l'IA peut permettre de modéliser plus finement la propagation d'une pathologie et faciliter la coordination des équipes de soin sur place".

Mais l'IA dans le domaine de la Santé se confronte aussi à un problème de taille : celui de l'évolution des innovations. Comment faire évoluer les outils en fonction des nouvelles technologies ou nouveaux médicaments utilisés, pour ne pas les considérer comme définitivement fiables et permettre de mettre en évidence un doute raisonnable sur l'utilisation de ces derniers ? Par exemple, en détectant des cas de mortalité élevés liés à une affection soignée par une molécule ou une technique médicale qui occasionnerait des troubles secondaires cachés ?

Agriculture : nourrir l'humanité et préserver l'environnement

Selon le rapport, l'intelligence artificielle peut être un sérieux atout pour concilier ces deux impératifs. Elle permettrait d'avoir une vision plus globale de la manière dont l'agriculture produit, des conséquences des différents modes de production, et des solutions possibles pour qu'elle soit plus "raisonnée" que l'agriculture productiviste classique. Le rapport promet un "meilleur suivi des rendements, un meilleur suivi des troupeaux, une amélioration de l'épidémiosurveillance", mais aussi de "faire de l'agriculteur un acteur de la lutte contre le réchauffement climatique".

Il souligne aussi deux difficultés majeures à surmonter. D'abord, l'intelligence artificielle aura besoin "d'un volume important de données" pour élaborer les meilleures solutions en toute connaissance de cause. Données agricoles publiques et privées, mais aussi celles d'autres domaines que la filière agro-alimentaire. "L'agriculture peut en effet avoir d'autres débouchés", qui pourraient permettre aux agriculteurs d'améliorer leur situation avec de nouveaux marchés.

L'autre difficulté, c'est que contrairement au domaine de la santé, celui de l'agriculture n'est pour l'instant pas prêt à cette transition. Il faudra miser sur la recherche, permettre l'accès à Internet dans les meilleures conditions ("les exploitations agricoles pourraient être considérées comme prioritaires dans l'atteinte des objectifs du plan France très haut débit"), former les futurs agriculteurs (en permettant "la maîtrise des fondamentaux de l'économie numérique dans la formation initiale et continue"). Et surtout les aider à lutter contre le manque de temps, "difficulté principale évoquée par les exploitants".

Transport : se déplacer plus efficacement et plus proprement

C'est un des exemples les plus visibles récemment des applications concrètes de l'intelligence artificielle : tout le monde a en tête les véhicules autonomes, que le rapport veut d'ailleurs voir arriver sur les routes françaises le plus rapidement possible (autorisation en 2022 pour les véhicules dont le conducteur peut reprendre le contrôle à tout moment, 2028 pour ceux qui ne nécessitent aucun conducteur).

Plus largement, les transports sont un enjeu majeur pour lutter contre la pollution (ils représentent "43,7 % de la consommation toutes énergies confondues"). Le rapport propose donc d'optimiser leur utilisation, en réduisant le nombre de déplacements et en développant "une mobilité neutre en carbone". L'IA peut aider à "adapter l'offre de transports à la demande, là où les services de masse sont mal adaptés".

Cela passe aussi par une "coopération européenne" dans le domaine, pour financer la recherche mais aussi et surtout créer des "plateformes de mutualisations" entre les acteurs du secteur, notamment pour le partage de leurs données. Ce qu'ont déjà commencé à faire, par exemple, la SNCF, la RATP et d'autres géants des transports.

Défense et sécurité : protéger ceux qui protègent

C'est, avec l'éducation, l'un des domaines les plus sensibles. D'abord parce qu'il relève "d'un véritable enjeu de souveraineté" : pas question de laisser une multinationale ou une puissance étrangère gérer la collecte et la gestion de données liées à la sécurité nationale, à des enquêtes de police ou à des opérations militaires extérieures.

Ensuite, parce que, comme le souligne le rapport, le développement de l'IA dans l'utilisation de ces données présente "des risques liés notamment à la surveillance de masse et à la diminution des libertés publiques". Il souhaite donc que toutes ces questions fassent systématiquement l'objet de "débats politiques" (voire moraux). Analyser des données sécuritaires et militaires, oui. Créer une sorte de Big Brother autonome, non.

Il évoque tout de même des applications concrètes intéressantes. En matière de cybersécurité et de cyberdéfense, l'IA pourrait notamment permettre de protéger les policiers, gendarmes ou soldats. Physiquement, avec "la reconnaissance et la cartographie 3D de bâtiments en zone ennemie, ou encore le déminage qui pourrait être effectué par des robots". Mais aussi psychologiquement : en détectant et en traitant, par exemple, à la place d'un être humain des contenus particulièrement brutaux ("vidéos de torture, images pédopornographiques dans le cadre d'enquêtes").

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