La bosse des maths existe-elle ? Pourquoi bloquons-nous parfois devant des énoncés scientifiques ? A quoi servent les mathématiques ? Comment retrouver de l’appétence pour cette matière devenue, malgré elle, outil mal aimé de sélection dans le système scolaire français ? Quelques arguments en la faveur des maths.

Pourquoi faut-il se (re)mettre aux maths ?
Pourquoi faut-il se (re)mettre aux maths ? © Getty / Westend61

La maître de conférences en informatique Viviane Pons, le neuroscientifique Stanislas Dehaene, les mathématiciens, André Deledicq, Mickaël Delaunay, et Antoine Houlou-Garcia ont donné des raisons de croire en nos capacités à raisonner scientifiquement dans l'émission Grand bien vous fasse d'Ali Rebeihi.

1 - Les maths sont égalitaires et vecteurs de démocratie 

Antoine Houlou-Garcia : "On a tous au départ dans le cerveau de quoi comprendre les maths. Elles sont un instrument de démocratie. Tout le monde est capable de raisonner et on peut tous apprendre à raisonner mieux. 

Dans un passage de La République, Platon nous dit que tout le monde devrait faire de la géométrie : pas parce qu'elle sert à résoudre des problèmes, mais pour apprendre à raisonner. 

Réfléchir nous apprend à devenir de bons citoyens.

Et les mathématiques nous permettent d'apprendre à débattre argumenter, convaincre.... C’est leur essence politique."

Stanislas Dehaene : "Dans le cerveau on a tous les mêmes capacités pour appréhender les mathématiques, mais après un an d’école, les filles ont de légèrement moins bons résultats. Il se passe quelque chose lorsque l'on commence à enseigner formellement les mathématiques. Et certains enfants, effectivement se sentent un peu dépassés, et deviennent très anxieux. C’est peut-être lié au vocabulaire employé."

2 - Les mathématiques donnent confiance   

André Deledicq : "J'étais un jour dans une classe où les élèves n'étaient pas très bons. La maîtresse avait apporté des carrés de papier découpés. Elle avait donné des ciseaux à ses élèves. Ce qui est important : dans les apprentissages, il faut « faire » des choses avec ses mains. 

Le problème posé était celui de Platon dans Le Timée : "On vous donne un carré. Construisez un carré découpé dans du papier, un carré qui a une surface double". C'est très facile. Les enfants adorent faire ça. A un moment, le plus mauvais élève de la classe dit une bêtise. L’enseignante le corrige, et l'enfant s'y remet. Et puis, à force de découper, d'ajuster les bouts du bout de papier les uns aux autres, son visage s'est éclairé. Il a dit : "J'ai trouvé".

Plus tard, il a eu cette phrase : "Madame, quand j'ai compris la solution, je me suis senti intelligent."

3 - En mathématiques, on n’a pas besoin de toujours tout comprendre

Mickaël Delaunay : "On n'est pas obligé de comprendre toute la théorie, ou toute la technique employée, dans un tableau au musée pour pouvoir l’apprécier. 

On peut simplement le voir, être ému. Pour les formules de mathématique, c'est la même chose. 

On peut ressentir une émotion avec la résolution d'un problème. Un recentrage de l'apprentissage des maths sur l'émotion avancerait énormément."

4 - Les maths procurent du plaisir

André Deledicq : "Déjà enfant, j’éprouvais du plaisir à réfléchir dans ma tête. Pour les maths, on n’a pas besoin de choses compliquées. Dans un journal à la radio, il était question de la lune qui est proche de la Terre en ce moment. On peut être curieux et se demander : quelle est la vitesse de la Lune ? Ce n’est pas difficile vous prenez la circonférence, la longueur, vous savez qu’elle fait le tour de la terre en 28 ou 29 jours, etc. 

Vous faites le calcul et le résultat est un kilomètre par seconde. De trouver cette réponse permet de s'émerveiller. 

Et si la lune reste près de la Terre sur son orbite, c'est qu'elle est attirée par elle. On peut continuer : "De combien est-elle attirée par la Terre ? "...

5 - Les maths s’apprivoisent  

Antoine Houlou-Garcia : "On peut ne pas aimer les maths à certains moments et puis les aimer à nouveau ensuite. Ce n'est pas rédhibitoire. Quand j'étais en CE2, je ne comprenais pas les fractions et les divisions. Il m'a fallu des années et que je publie un livre dessus pour comprendre qu’il s’agissait de deux choses différentes. Les fractions sont un nombre, la division, une opération.  

A l’époque où je ne comprenais pas, je me suis dit, d’abord que ce n’était pas si grave, mais que j’allais tenter quelque chose. J’ai appliqué un peu bêtement ce que qu’on me demandait de faire en espérant que peu à peu cela viendrait peut-être. Et l’amour des maths a fini par venir. Il provient souvent d’une lente fréquentation, d’une relation qui doit mûrir tranquillement. Il faut se laisser le temps. Et avant ce déclic, il faut essayer d'y trouver un minimum de plaisir."

6 - Les maths ne servent à rien

Antoine Garcia : "Théophile Gautier écrivait qu'il n'y a de vraiment beau que ce qui ne sert à rien. Les mathématiques sont inutiles, c’est leur meilleure défense.  Souvent pour faire apprécier le calcul, la géométrie, on évoque leurs applications pratiques etc…

Or le côté utilitaire des maths existe, mais il est un corollaire très marginal. Il faut avant tout s'émerveiller. 

Les calculs peuvent être impressionnants et paraitre complètement inutiles. C’est l'essence des maths. Et on le sait depuis les néo-pythagoriciens, depuis cette arithmétique développée dans le Proche Orient dans les années 200 ou 300 de notre ère. Avec eux, on peut très facilement donner un sentiment de beauté. Et on veut intéresser les enfants aux maths, il faut passer par cette étape." 

7 - Les maths sont des arts 

Antoine Houlou-Garcia : "Les termes "parabole", "hyperbole", "ellipse" font peur en mathématique. On sait que ce sont plus ou moins des courbes. Mais ces mots de rhétorique sont beaucoup utilisés dans le commentaire littéraire et politique. Il faut décloisonner les Lettres et les Sciences. Les mathématiques ont souvent emprunté un vocabulaire à la langue courante ou littéraire. Il faut remettre ces mots au centre de la problématique et du discours pour leur donner du sens en mathématiques.

Depuis l'orée du XXe siècle, les sciences sont considérées comme le centre et la clé d'explication du monde. Or c'est très embarrassant, épistémologiquement et c'est faux.

Dans l'Antiquité, au Moyen-âge ou à la Renaissance, les mathématiques sont l'un des outils qui nous permettent d'expliquer le monde. Il y avait la théorie des sept arts libéraux, trois littéraires et quatre scientifiques. Et parmi les quatre scientifiques, il y avait la géométrie, l'arithmétique, la musique et l'astronomie... 

La philosophie primait sur toutes. C'est elle qui donnait un sens aux choses qui nous permettait de nous sentir intelligents."

8 - Les mathématiques sont un jeu

Stanislas Dehaenne : "Casse-têtes, jeux de construction, jeux de cartes, jeux de plateau… La recherche l'a démontré. Ces jeux sont très efficaces pour redonner le gout des mathématiques aux enfants qui auraient décroché. C’est lié à la construction mentale de l'espace. On s'aperçoit que les enfants qui les utilisent reprennent confiance en eux, et en mathématiques, ils regagnent des points par rapport aux élèves qui n'auraient pas joué."

Avec 

  • André Deledicq : Mathématicien, auteur de nombreux manuels scolaires. En 1991, il créait avec Jean-Pierre Boudine le "Jeu Kangourou des mathématiques."
  • Mickaël Launay : Mathématicien et vidéaste français, il publie des vidéos sur Youtube sur le thème de la vulgarisation mathématique.  📖 LIRE - Co-auteurs du Dictionnaire amoureux des mathématiques (Éditions Plon) 
  • Antoine Houlou-Garcia, mathématicien, enseignant à l’université de Trente (Italie) et auteur notamment de Le théorème d'hypocrite : une histoire de la manipulation par les chiffres de Pythagore au Covid-19 (éditions Albin Michel) et de Vous aimez les maths sans le savoir co-éécrit avec Olivier Cavallo (éditions Belin) 
  • Viviane Pons, maitresse de conférences en informatique à l'Université Paris-Saclay
  • Stanislas Dehaene, neuroscientifique. Spécialiste en psychologie cognitive expérimentale. Il parlera du partenariat "NeuroPlanète" avec Le Point. Sujet : Quand l’éducation modèle notre cerveau. L’Ecole éclairée par la science (du Conseil Scientifique de l’Education nationale sous la direction de Stanislas Dehaene), en librairie le 9 juin Apprendre ! et La Bosse des maths (éditions Odile Jacob)