Dans un livre, cet infectiologue accuse ses confrères d’avoir privilégié les intérêts des laboratoires au détriment de la santé des Français dans la crise du Covid-19. Aux côtés de Didier Raoult, il devient une voix contestataire, complotiste disent ses détracteurs. Son ouvrage est le succès inattendu de l'été.

L'essai du professeur Perronne est en train de devenir un succès d'édition. Dans ce livre, il accuse ses confrères d'avoir mis de côté la chloroquine pour satisfaire les grands laboratoires.
L'essai du professeur Perronne est en train de devenir un succès d'édition. Dans ce livre, il accuse ses confrères d'avoir mis de côté la chloroquine pour satisfaire les grands laboratoires. © Radio France / JB

L'infectiologue de renom Christian Perronne s'est mis à dos la quasi intégralité de la communauté médicale avec son livre "Y a-t-il une erreur qu'ILS n'ont pas commise ?" L'ouvrage écrit en quelques semaines est en train de devenir l'un des succès de l'été en librairie. Plus de 80 000 exemplaires ont été imprimés. Au fil de ces 206 pages, le professeur, défenseur acharné de la chloroquine, accuse ses collègues d'avoir écarté ce médicament pour satisfaire leur ego, mais surtout pour combler la voracité financière des grands laboratoires : "Ces grands experts qui aimeraient associer leur nom à la découverte d'un nouveau médicament miracle, plutôt que d'utiliser ce vieux machin qu'est la chloroquine. Pas assez chic", écrit-il.

Christian Perronne va plus loin : il affirme que 25 000 morts auraient pu être évités avec l'utilisation massive de la choloroquine. Phrase choc qu'il dégaine sur les plateaux télévisés. Porté aux nues par les traditionnels adeptes de la théorie du complot comme Nicolas Dupont-Aignan, le professeur Perronne se complaît dans cette image du chevalier blanc détenteur d'une indicible vérité. Décryptage d'un phénomène de librairie qui doit beaucoup aux réseaux sociaux et un peu à Cyril Hanouna.

Qui est cet éminent professeur ?

Christian Perronne, 65 ans, est le chef du service maladies infectieuses à l'hôpital de Garches (AP-HP), dans les Hauts-de-Seine. Les maladies tropicales et les maladies infectieuses émergentes sont les spécialités de ce médecin et chercheur. 

Les plus grands institutions ont eu recours à son savoir. Pendant quinze ans, il a été conseiller en matière de santé publique au ministère de la rue de Ségur. Il a également été expert pour les agences française et européenne du médicament, l’Organisation Mondiale de la Santé, le Haut Conseil de la Santé Publique, etc. 

Avec un tel parcours académique, rien ne laissait deviner qu’il finirait sa carrière en franc-tireur.

Christian Perronne aime rappeler dans les interviews que l’un de ses anciens internes s’appelle Jérôme Salomon, aujourd’hui Directeur général de la santé. "J’avais confiance en lui", dit le Professeur Perronne, lors de l’un de ses multiples interviews. 

Mais le maître n’a pas de mots assez durs pour juger son ancien élève, et selon lui, son incapacité, voire son incompétence, à gérer cette crise sanitaire. 

Le Professeur Christian Perronne défend bec et ongles l'utilisation de la chloroquine pour traiter le Covid-19 s'attirant les foudres d'une immense partie de la communauté scientifique.
Le Professeur Christian Perronne défend bec et ongles l'utilisation de la chloroquine pour traiter le Covid-19 s'attirant les foudres d'une immense partie de la communauté scientifique. © Maxppp / Alexandre MARCHI

Avant sa passion pour la chloroquine, le professeur Perronne a déjà eu des différends avec ses collègues. 

C’était au sujet de la maladie de Lyme (due à une bactérie transmise par une tique). Selon lui, il existe une forme chronique de cette maladie, ce qui n’a jamais été démontré scientifiquement. Ce désaccord lui a valu sa première passe d’armes avec bon nombre de ses collègues (y compris avec le professeur Raoult qu'il soutient aujourd'hui). 

En 2016, il affirme que l'explosion de la maladie de Lyme, cachée par « l'armée américaine et les scientifiques sous sa coupe », est due à une prolifération mal contrôlée de tiques trafiquées par un chercheur en virologie nazi.

Le brillant professeur Perronne perd de son aura. Il sait depuis ce que veut dire être seul contre tous.

En pleine tourmente chloroquine, une photo publiée sur Twitter passe mal. Le professeur est en arrière plan, devant il y a des infirmières. Elles tournent le dos à l'objectif. Certaines sont même agenouillées. Sur leurs blouses sont inscrits des messages de soutien "bravo Mr Perronne" "un grand homme". Sans que l'on sache si ce cliché est de sa propre initiative ou celle de son service à Garches, l'effet sur son image est dévastateur. 

Que dit son livre ? 

Comme si le titre ne suffisait pas "Y a-t-il une erreur qu'ILS n'ont pas commise?" (Albin Michel), il y a également le sous-titre qui éclaire tout de suite sur les intentions de l'auteur : "Covid-19 : l'union sacrée de l'incompétence et de l'arrogance". Tout le monde en prend pour son grade, le gouvernement (des dirigeants "bouffis de certitudes"), le conseil scientifique ("atteint d'une maladie appelée attentisme") avec une détestation particulière pour le patron de ce conseil, Jean-François Delfraissy. Il lui reproche son omniprésence médiatique et compte ses interventions.

Son livre ne se découpe pas en traditionnels chapitres, mais en scandales. Il en dénombre 11. 

Dans cet essai, pas de chapitres. Mais des scandales.
Dans cet essai, pas de chapitres. Mais des scandales. © Radio France

Ce livre recense à l'envi les erreurs - à commencer par les pénuries de masques et de tests - les manquements, les approximations des autorités au plus fort de la crise (par exemple : confiner mais voter d'abord). Sur ce point, c'est factuel, daté. 

Le sniper Perronne tire à tout-va, et cible nommément des membres de ce conseil scientifique ayant des liens économiques avec des grands laboratoires. 

Sa théorie : ce sont ces accointances et cette dépendance économique qui ont empêché le conseil scientifique de valider la piste de travail de la chloroquine comme traitement des cas graves du Covid-19, pourtant solution miracle et peu coûteuse, assure-t-il. 

C'est toute la facilité de ce genre d'ouvrage : tirer la conclusion qui arrange la version de l'auteur. Les collusions entre sommités médicales et grands laboratoires existent. Le risque de conflit d'intérêt aussi. Mais est-ce pour cela que la chloroquine n'a pas été validée ? Ou parce qu'elle s'est avérée inefficace, voire toxique ? L'auteur ne s'embarrasse pas de la question. 

La 4e de couverture présente cet essai comme "un livre nécessaire sur tout ce qui n'a pas été dit". Ce qui n'est ni plus ni moins qu'une version plus fréquentable de "on nous cache tout, on nous dit rien". Plus largement, il critique même l'existence et le bien-fondé de l'essai clinique "Discovery" au motif "qu'il n'est pas acceptable de tirer au sort les patients qui recevront ou non un traitement possiblement efficace"

A la guerre comme à la guerre ! En temps de crise, les processus de validation scientifique peuvent attendre, assume le chef de service maladies infectieuses à l'hôpital de Garches. 

Le ton est souvent moqueur quand il évoque les prises de décisions de son ancien élève Jérôme Salomon, d'Agnès Buzyn qu'il nomme rarement de son identité complète, préférant un familier "sacrée Agnès" ou "la précédente ministre de la Santé". Olivier Véran a, lui, le privilège d'être toujours correctement appelé. 

Pourquoi le livre est un succès ? 

A ce jour, le livre a été imprimé à 80 000 exemplaires. 8 000 tirages étaient prévus initialement. Une nouvelle réimpression a été lancée en fin de semaine passée. "C’est en train de devenir un succès d‘édition", s’enflamme-t-on chez son éditeur Albin Michel.  "Pour un ouvrage de non fonction, ce sont des gros chiffres". 

L'essai trouve une place dans les 10 meilleures ventes sur Amazon (devant l'auteur à succès Joël Dicker !), en rupture de stock pour le moment sur le site en attendant d’autres réimpressions. Il est en tête dans le classement "Essais" de l’hebdomadaire l’Express.

Le succès de cet essai correspond à l’air du temps : défiance généralisée, parole officielle forcément mise en doute. Mais il correspond aussi au ressenti des français pendant cette épreuve : impréparation, contradictions et parfois improvisation du pouvoir. 

Les recommandations d'Amazon accompagnant l'achat du livre de Christian Perronne
Les recommandations d'Amazon accompagnant l'achat du livre de Christian Perronne / Capture d'écran

Comment le phénomène Perronne a émergé ? 

Comme tous ces collègues, Christian Perronne arpente les studios télés à partir de la mi-mars. Le soir du premier tour des municipales, il est en direct sur TF1, aux côtés de Ségolène Royal et fait part de ses inquiétudes devant la pénurie de masques qui alimente déjà le débat. 

Ce n’est pas un tribun, sa voix est hésitante, les mots ne claquent pas dans sa bouche, à la différence de Didier Raoult, dont chaque interview sonne comme un combat de boxe. 

Mais un soir, le terne professeur Perronne devient plus fougueux. C’est le 30 mars, dans l’émission de Cyril Hanouna. Il prend fait et cause pour la chloroquine : "C’est une évidence scientifique mondiale. Ça marche et nous ne faisons pas ce choix". Ce coup de gueule devient viral auprès de la large et fidèle communauté de l’animateur préféré de Vincent Bolloré. Le phénomène médiatique est lancé. 

En défenseur acharné du combo si décrié hydroxychloroquine azithromycine, il emboîte le pas de Didier Raoult, devenu quelques semaines auparavant nouvelle icône médiatique. Le professeur marseillais compte désormais sur ce soutien assez inattendu ; les relations entre les deux hommes ont parfois été compliquées comme l'explique cet article de 20 Minutes.

En pleine épidémie et au plus fort de la saturation des services hospitaliers, le professeur Perronne trouve cependant le temps d’écrire ce livre de 200 pages. 

L’ouvrage sort à la mi-juin. S’en suit une campagne de promotion plus qu’abondante. Chaque titre de presse lui consacre une bonne place. C’est le moment qu’il choisit pour balancer ces deux "bombes" (qui ne figurent pas dans le livre). Il accuse le CHU de Nantes d’avoir laissé mourir son beau-frère (sur CNews) 

Le lendemain, sur BFMTV, il assure que la prescription massive de la chloroquine aurait permis de sauver 25 000 vies (soit 85% des victimes françaises). 

Qui sont ses soutiens ?

Devenu la nouvelle idole de la remise en cause de la parole officielle, les soutiens au professeur Perronne se font plus larges. Sans surprise, les têtes d'affiches de ce comité ont tous largement œuvré dans le sens de Didier Raoult. Une alliance de circonstance en quelque sorte. 

De Nicolas Dupont-Aignan à Philippe Douste-Blazy (avec qui il a signé une pétition pour un assouplissement de la prescription de la chloroquine), en passant par le professeur Luc Montagnier, hier Prix Nobel de Médecine, aujourd’hui rejeté par la communauté scientifique pour ses prises de positions loufoques.

Il y aussi la force de frappe des réseaux sociaux qui s’amourachent de celui qui assure détenir la vérité. Comme cette page Facebook "La vraie démocratie" qui compte 900 000 abonnés et qui a vu sa fréquentation augmenter au moment de la crise des gilets jaunes. 

L’infectiologue peut aussi compter sur le soutien de "Vaincre Lyme" qui le vénère depuis sa prise de position contestée au sujet de cette maladie. La présidente de cette association a lancé une pétition de soutien. Près de 100 000 personnes l’ont signée en trois semaines.

Enfin, il est rare de ne pas l’entendre chaque semaine invité de Sud Radio. Un fauteuil lui semble même réservé dans l’émission d’André Bercoff qui jubile à l’antenne en disant que "ce livre fait mieux qu’une commission d’enquête parlementaire pour comprendre ce qu'il s’est passé". 

Risque-t-il une sanction pour ses propos ? 

Les sorties médiatiques virulentes du professeur (les 25 000 morts faute de chloroquine, et son beau-frère que le CHU de Nantes aurait laissé mourir) provoquent une avalanche de réactions chez ses confrères.

Le Conseil Nationale de l'Ordre des médecins a saisi son antenne départementale des Hauts-de-Seine dont dépend l'hôpital de Garches. Des poursuites disciplinaires sont possibles. 

Une autre procédure est lancée. Elle émane de l'AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris). L'avis de l'instance de déontologie est attendu avant la fin du mois de juillet. 

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