Nos yeux, nos pupilles, nos mains, nos gestes... C'est tout notre corps qui va être sollicité pour transmettre nos émotions désormais. Sans oublier nos oreilles. Peut-être faudra-t-il mieux nous écouter ?

Sourire masqué
Sourire masqué © Getty

Comment transmettre nos émotions quand on porte un masque ? Cette question, Ali Rebeihi l'a posée à la neuropsychologue Sylvie Chokron. Parce que nous l'avons déjà tous constaté : le port du masque peut empêcher de décoder ce que disent les traits de notre visage.

SYLVIE CHOKRON : "Habituellement, pour communiquer, nous avons vraiment besoin de traiter des informations qui sont émises dans ce triangle formé par les yeux et la bouche. Ces informations sur les émotions faciales nous permettent de comprendre l'état de la personne en face de nous et ses intentions. Elle vont même nous permettre d'être empathique. Privés de ses émotions faciales sur le visage, il devient vraiment très difficile de savoir ce que pense la personne en face de nous et de pouvoir bien communiquer avec elle. Les yeux sont certes importants, mais très insuffisants par rapport à toute cette masse d'informations." 

Il va donc falloir être très attentif avec le port du masque, au regard bien sûr, au front plissé, aux sourcils ou aux rides d'expression autour des yeux.

"On va vraiment se concentrer sur le regard, même si c'est difficile. Si on doit respecter un mètre ou deux mètres de distanciation, cela devient très difficile de pouvoir regarder toutes ces petites expressions autour du regard. Il va falloir également compenser par d'autres moyens et c'est tout le corps qui va sans doute s'exprimer, voire même l'intonation qui va être modulée ou même le langage qui va être plus explicite. Parce que intuitivement, on sent qu'il manque ce canal de traitement des émotions faciales."  

Comment reconnaître un vrai sourire derrière un masque ? 

"C'est extrêmement difficile. Le sourire va se transformer en une intonation dans la phrase qui précède ou qui suit, qui va permettre de dire qu'on est en train de sourire, ou une inclinaison de la tête. 

Il faut imaginer qu'on va être comme des acteurs qui joueraient pour, non pas les spectateurs du premier rang, mais ceux du dernier rang.

Et si on doit jouer pour le fond de la salle, on est obligé d'avoir des expressions qui sont moins fines que celles simplement du plissement des yeux. Toute la posture, tout le corps, les gestes, l'intonation, tout va participer à transmettre nos émotions."

T'as de belles pupilles, tu sais

"On le sait pas, mais la pupille transmet aussi beaucoup d'informations de manière inconsciente. On n'est absolument pas conscient qu'on traite la dilatation de la pupille ou la contraction des pupilles de la personne en face de nous. Mais notre cerveau analyse très bien ces indices. Des indices qui sont analysés à notre insu, de manière inconsciente et qui nous permettent de "désambiguïser" le comportement de l'autre, de le comprendre.

On a appris que même les bébés sont capables de traiter la taille de la pupille de la personne qui est en face d'eux. Une pupille dilatée est associée en général à une personne beaucoup plus gaie, beaucoup plus joyeuse. On fait beaucoup plus confiance aux personnes qui ont une pupille dilatée. Une pupille au contraire contractée s'apparente plutôt à une situation de peur ou de colère. On a tendance à fuir les pupilles qui sont plutôt contractées et au contraire, s'approcher des gens qui ont une pupille plutôt dilatée, qui est un signal au contraire de sympathie."

Quelles conséquences pour les bébés de ne voir que des visages masqués ou quasiment dans la rue ou lors des interactions avec leur famille ?

_"_C'est un vrai souci parce que le bébé a besoin de traiter l'ensemble de ses émotions faciales. Il y a eu des propositions de masque transparent pour les tout petits enfants ou les enfants qui ont un risque de trouble de l'interaction, ou encore les personnes malentendantes qui ont absolument besoin de voir les lèvres pour comprendre le langage.

Il est extrêmement important vis-à-vis des bébés de compenser le port du masque par une intonation et un langage tout à fait adapté au bébé, chantonnant un petit peu et très rassurant. Parce qu'effectivement, perdre toutes ces informations est assez perturbant."

Quelques conseils pour bien réussir nos interactions sociales masquées

"On va pas être tous égaux par rapport au port du masque. D'une part, certains vont beaucoup mieux s'adapter et compenser le manque de vision par d'autres signaux. Pour d'autres, ça va être beaucoup plus difficile de s'adapter à cette communication uniquement centrée sur le regard, surtout s'ils ou elles sont un petit peu timides ou sont un peu effrayé.e.s par le masque, comme les enfants.

Il va falloir s'adapter en se disant qu'on est tous soumis à la même situation. De toute façon, on n'a pas le choix. Le meilleur moyen de faire c'est d'oublier ce masque et d'utiliser cette capacité qu'a notre cerveau d'être plastique, de se réorganiser et du coup, de porter attention à tout ce à quoi on ne portent pas forcément attention dans la vie de tous les jours, c'est-à-dire justement, tous les mouvements corporels, toute l'expression corporelle et peut-être même le contenu du discours." 

Parce que finalement, privé de la vision, peut-être peut-on se concentrer sur le fond, vraiment, sur le contenu du discours qui est véhiculé par la personne en face de nous.

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Sylvie Chokron est neuropsychologue. Directrice de recherche au CNRS, elle est également responsable de l’équipe "Vision et Cognition" à la Fondation ophtalmologique Rothschild et membre du laboratoire de Psychologie de la perception à l'Université Paris 5.

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