La dessinatrice de bande dessinée signe "Pucelle" un ouvrage autobiographique d'une grande justesse sur les ravages du tabou de la sexualité dans son éducation qui l'a conduit à des comportements violents. Cette mise à nu passionnante, drôle et rare est l'occasion d'une rencontre.

Détail d'une planche de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour
Détail d'une planche de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour © Dargaud

France Inter : A la lecture de « Pucelle », on se dit que vous revenez de loin

Florence Dupré la Tour : "Je ne pense pas être la seule à avoir souffert de l'ignorance dans le domaine de la sexualité. C’est un secteur souvent peu abordé dans les familles parce que les parents ont du mal. Ils sont souvent gênés ou ils ne savent pas comment faire.

J’ai le souvenir, enfant, de m'être posé énormément de questions, ce qui est tout à fait naturel. Comme je n'avais pas de réponses, en tout cas pas de réponses adaptées, je me débrouillais comme je pouvais, avec ce qui me venait. Et donc, forcément, j'imaginais des choses fausses."

« Pucelle » est autobiographique. Comment avez-vous fait pour faire remonter les sentiments de vous, petite fille, qui sont d’une justesse incroyable ?

FDLT : "Le travail de l'autobiographie est très particulier : on pense qu'on raconte la vérité, mais cette vérité n'existe pas vraiment puisque les souvenirs restent flous. Je ne peux absolument pas dire qui a dit quoi, dans quelle position et à quel moment… Et la seule chose qui me reste, ce sont des sensations qui sont, elles, très précises et très claires."

Détail de la couverture de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour
Détail de la couverture de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour / Dargaud

Cette ignorance sur la sexualité dans votre famille, à quoi l’attribuez-vous ?

FDLT : "Je pense que c'est un ensemble : la religion, la culture familiale, mais aussi la culture d'une époque. Mes parents ont  vécu Mai 1968. Mais ils ne se sont pas du tout impliqués et ne se sont pas sentis concernés par le mouvement de libération sexuelle. 

Culturellement, ils ont vécu dans une époque où tout cela était extrêmement tabou. Pour mes grands-parents, il était absolument hors de question de parler de sexualité à leurs enfants. Leur silence s’est transmis."

La religion joue un grand rôle dans ce malaise sur la sexualité

FDLT : "Oui, la religion a une grande place sur le tabou de la sexualité parce qu'elle dénonce ce qui ne se dit pas, mais en en parlant tout le temps !

Dans la Bible, il est souvent question de sexualité sans la nommer, en disant que c'est le péché. Dans cette optique, la seule chose qui va sauver les femmes, c'est la maternité. La religion a donc une vision de la sexualité sombre et très angoissante.

Dans le même temps, il y a une part de merveilleux un peu sombre dans les récits bibliques qui fonctionne très bien avec l'imaginaire des enfants, en tout cas, avec le mien. J'adorais et je détestais à la fois cet imaginaire."

Une tentative gênante d'information

Il y a dans votre livre, des tentatives d’éducation sexuelle. Pourquoi cela ne fonctionne pas ?

FDLT : "Il faut aussi se rappeler de la position de l'enfant face à l’adulte : pour lui, les parents savent tout, et ils ont forcément raison. De l’autre côté, souvent, quand on s’adresse aux enfants pour évoquer ces sujets, on est un peu gêné, on essaie d'utiliser des métaphores et on raconte l'histoire de la petite graine. Ma mère me l’avait racontée, et je trouvais ça génial. Cela m’avait rassurée un temps parce que je me posais des questions sur comment on fait les bébés. 

A l’époque, on habitait dans une grande maison à la campagne où je bénéficiais d’une grande liberté : je pouvais partir à trois, quatre, ou cinq kilomètres dans la campagne sans aucun problème. 

Mais un jour mes parents me convoquent de façon très cérémonieuse, ce qui n'arrivait jamais. Je sais donc que c'est grave. Mes parents me parlent alors de ce qui va m'arriver : les règles, les seins qui poussent… Je ne me souviens que de leur gêne. Ce qui allait m'arriver était forcément quelque chose de mauvais puisque c'était gênant."

Détail d'une planche de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour
Détail d'une planche de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour / Dargaud

Vous avez intégré cette gêne ?

FDLT : "Bien sûr, la culture du silence autour de certaines thématiques, on l’intègre. Je pense que je ne voulais pas savoir. Je ne voulais pas nommer cette chose qui allait m'arriver. Il y avait trop d'enjeux négatifs puisque la religion m'offrait comme unique perspective la maternité.

Ma mère s'investissait énormément dans notre éducation, mais elle n'avait pas de statut social, elle n'existait pas en tant que personne autonome et, donc, n'était pas libre. Devenir comme elle m'angoissait beaucoup."

Pucelle est très plaisant à lire, même s'il relate des souvenirs souvent douloureux. A-t-il été difficile à écrire ?

FDLT : "J'ai mis du temps à me lancer dans l'écriture parce qu’on n'écrit sa vie qu'une seule fois. Enfin, on peut l'écrire de plein de façons différentes, mais quand on décide de le faire, il faut avoir un petit peu d'habitude et de savoir-faire. Ça a été difficile de bien l’écrire parce que je me suis posé beaucoup de questions sur la narration."

Et humainement ?

FDLT : "Pas du tout. Il y a des choses assez difficiles, mais on n'est pas chez Cosette non plus ! Il fallait que je me fasse rire et que je me moque de moi-même. Pour moi, c'était salvateur."

Votre père est très souvent absent et très distant avec ses enfants…

FDLT : "Je connais des personnes qui sont mystérieuses et mon père en fait partie. Il a beaucoup travaillé, en prenant l'exemple de son propre père. Pour lui, éduquer les enfants, c’était ramener l’argent à la maison."

Un refus de sa féminité naissante

Détail de la page 8 de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour
Détail de la page 8 de "Pucelle" de Florence Dupré la Tour / Dargaud

A un moment, vous vous purifiez. Qu’essayez-vous de faire partir ?

FDLT : "La puberté qui arrivait ! Ce moment est particulier. 

Je me frotte à l'essence parce que j'avais des poux et ma mère nous en avait mis sur la tête. Je me disais que si ça marchait pour les poux, j’arriverais à faire partir la chose qui allait m’arriver entre les jambes de la même manière. Ça n’a pas marché !"

Cette scène souligne la violence de cette ignorance qui conduit à la violence contre soi…

FDLT : "Dans Cruelle, mon précédent livre, je parlais de mon rapport aux animaux vivants, ce qui soulevait surtout des questions de hiérarchie et de pouvoir. Venant d'une famille traditionnelle, la hiérarchie était assez simple : Dieu, puis papa qui commandait à maman, qui commandait aux enfants. Et qu'est-ce qu'il me restait à moi ? Les animaux qui étaient à ma disposition. Ces enjeux de pouvoir, on les retrouve dans la sexualité."

Dans un passage de Pucelle, il est dit : « devenir une femme, certaines en guérissent, d’autres pas »...

FDLT : "On est là sur des questions de résilience. J'en ai un peu voulu à Boris Cyrulnik (le théoricien de la résilience, ndlr), parce qu'il parlait souvent des gens qui n'étaient pas capables d'être résilients. Mais c'est vrai, parfois, on ne guérit pas."

Quelle relation avez-vous avec votre famille aujourd'hui ?

FDLT : "Ils vivent mal ce travail autobiographique qui les met en cause, mais je n'ai pas le choix. J'ai besoin d'écrire ces souvenirs d'enfance. Ils sont ce que j'ai de plus précieux, je les aime à la folie. Mais c'est absolument abominable, à chaque fois que j'écris sur ces souvenirs ils s'effacent.

Je vois toujours mes parents, mais nous restons assez proches de l'esprit familial, c'est à dire qu'on n'en parle pas beaucoup."

Votre relation à la sexualité s’est-elle apaisée ?

FDLT : "La sexualité, c'est un cheminement. Et je ne suis pas encore morte ! (Rire). Il peut se passer des choses. Je m'intéresse énormément à tous les courants féministes actuels qui questionnent l'hétérosexualité, le rapport à la pénétration. 

Pour moi, ces mouvements sont fondateurs et au cœur d'une véritable révolution."

Détail de la page 6 de "Pucelle" par Florence Dupré la Tour
Détail de la page 6 de "Pucelle" par Florence Dupré la Tour / Dargaud

Comment j'ai dessiné "Pucelle" ? La leçon de dessin de Florence Dupré la Tour 

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Pucelle de Florence Dupré la Tour est paru chez Dargaud

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