La Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch publient mercredi la deuxième édition de leur enquête sur le complotisme en France et les chiffres sont inquiétants : au moins un français sur dix estime par exemple que l’attentat de Strasbourg est une manipulation du gouvernement.

L'attentat de Strasbourg s'est produit au marché de Noël en décembre 2018. Image d'illustration.
L'attentat de Strasbourg s'est produit au marché de Noël en décembre 2018. Image d'illustration. © Maxppp /

C’est la deuxième enquête de ce type en France. La Fondation Jean-Jaurès, think tank de gauche, et le site Conspiracy Watch, Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot, publient mercredi un état des lieux du complotisme en France, réalisé en décembre dernier par l’institut de sondage Ifop. Au total, un peu moins d’un sondé sur quatre, croit à cinq des dix théories complotistes qui lui ont été soumis. Une enquête qui montre une nouvelle fois que les Français sont de plus en plus perméables aux théories complotistes et notamment les jeunes adultes.

Le complotisme n’est plus un phénomène marginal” estime Rudy Reichstadt, directeur et fondateur du site Conspiracy Watch. L’étude confirme nettement par exemple que les moins de 35 ans sont plus concernés que les plus de 65 ans, bien que ces derniers soient, selon une étude, les premiers à relayer les fausses nouvelles sur les réseaux sociaux. 

Par exemple, 28 % des 18-24 ans, soit près d’un sur trois, adhèrent à des théories complotistes contre 9 % chez les plus de 65 ans. “Les seniors sont moins concernés. Mais tout ça est corrélé au niveau de diplôme (les diplômés du supérieurs sont moins poreux que ceux qui n’ont pas ou que le Bac), au niveau de vie (plus on fait partie des défavorisés, plus on adhère à ce types de contenus)” ajoute Rudy Reichstadt. 

L’attentat de Strasbourg, une “manipulation du gouvernement” pour un Français sur dix

“C’est assez inquiétant !” lance Rudy Reichstadt, en expliquant les résultats de ce point précis de l’enquête. La question sur l’attentat de Strasbourg offrait plusieurs propositions de réponses : “Il a été perpétré par Cherif Chekatt, un sympathisant de l'organisation État islamique”, “Des zones d'ombre subsistent dans cette affaire et il n'est pas certain que cet attentat ait été perpétré par Cherif Chekatt”, “Il s'agit d'une manipulation du gouvernement pour détourner l'attention des Français et créer de l'inquiétude dans la population pendant le mouvement des ‘gilets jaunes’”

10 % des réponses se portent sur la dernière proposition, la plus complotiste. “Il n’y a que deux tiers des Français qui pensent que ça s’est passé comme le disent la police et la justice. Il y a au milieu des gens qui doutent, et 10 % sont dans la thèse de la manipulation gouvernementale délibérée” s’inquiète le directeur de Conspiracy Watch, rappelant les données récoltés après les attentats de janvier 2015 : “Nous avions posé les mêmes questions et il n’y avait que deux pour-cents sur la thèse de la manipulation”.  

Plus d'un Français sur quatre pense que les Illuminati manipulent la population

Pour une dizaines de théories complotistes, le sondage propose aux personnes qui répondent de choisir s'ils sont d'accord, plutôt d'accord, pas vraiment d'accord ou pas du tout d'accord. Ils peuvent choisir de ne pas se prononcer. Voici les plus soutenues. 

Si l'on réunit les d'accord et plutôt d'accord, 43 % des Français estiment que "le ministère de la Santé est mèche avec l'industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins". Ce genre de théories sont très graves explique le directeur de Conspiracy Watch : "Ces idées sont parfois dangereuses. Il y a des parents qui vont jusqu'à ne pas vacciner leurs enfants parce qu'ils pensent que les laboratoires veulent les assassiner". 

Autres exemples : avec la mort de Lady Diana d'abord. C'est la deuxième théorie qui réunit le plus de soutien ("L'accident de voiture au cours duquel elle a perdu la vie est en fait un assassinat maquillé"). Enfin, à l'affirmation "Les Illuminati sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population", "8% de personnes répondent d'accord - c'est déjà considérable - mais si l'on rajoute les 19% de 'plutôt d'accord', ça l'est encore plus !" alarme Rudy Reichstadt. Au total, plus d'un Français sur quatre croient en cette théorie

"Je pense que c'est un sujet qui a longtemps été traité par le mépris, or c'est un phénomène politique. Cette croyance politique est instrumentalisée, or autrefois, ceux qui le font hésitaient à aller sur ce terrain là. Mais aujourd'hui, c'est très clairement assumé par des hommes politiques de la droite dure, de l'extrême droite, ou de la gauche de la gauche. C'est assumé de dire 'C'est notre vérité'" explique le directeur de Conspiracy Watch. Il estime que ceux qui assument à 100 % ne changeront pas d'avis à travers, par exemple, le travail des médias pour dénoncer les fausses nouvelles. Mais "c'est un travail qu'il faut faire, qui n'est jamais inutile, quand c'est fait avec rigueur et éthique". Rudy Reichstadt estime qu'il faut aussi se demander quel est l'intérêt de ceux qui diffusent des fausses informations et des théories du complot.

Parmi les autres théories testées, l'implication du gouvernement américain dans les attentats du 11-Septembre (17% de personnes d'accord, 50% contres, 31% ne sait pas), l'existence d'un complot sioniste mondial (22% de personnes d'accord, 46% pas d'accord, 32% ne sait pas)

Inquiétant pour l’avenir du débat public

Rudy Reichstadt juge les résultats de cette étude très inquiétants pour l’avenir : “Quand on voit le niveau d’adhésion à ces choses là, on se dit que c’est inquiétant pour les prochaines décennies. Si l’on continue sur cette voie, par simple remplacement générationnel, on vivra dans 10, 20 ou 30 ans dans une société où ces idées là auront plus de poids dans les consciences, dans les mentalités” estime-t-il. Le directeur de Conspiracy Watch juge que les conséquences pour la qualité du débat public peuvent-être mauvaises : “Cela peut avoir des conséquences directes sur notre capacité à nous entendre ; cela contribue à une polarisation très forte des enjeux politiques et à une société qui ne peut pas être apaisée.” 

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La note de synthèse de l'étude

L'étude complète, l'analyse et la méthodologie employée sur le site de la Fondation Jean-Jaurès

Les travaux de Conspiracy Watch

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