Le 23 août 1996, les CRS évacuent 300 sans-papiers qui avaient trouvé refuge dans l'église Saint-Bernard, à Paris. Une image indélébile à l'heure en temps de crise des migrants.

Des membres des forces de l'ordre démolissent une porte de l'église Saint-Bernard, le 23 août 1996 pour procéder à l'évacuation de l'édifice religieux occupé par 300 sans-papiers
Des membres des forces de l'ordre démolissent une porte de l'église Saint-Bernard, le 23 août 1996 pour procéder à l'évacuation de l'édifice religieux occupé par 300 sans-papiers © AFP / Jack GUEZ

Pour les sans-papier, la première église n'est pas Saint-Bernard, à Paris, mais Saint-Ambroise dans le 11e arrondissement, occupée en mars par 300 hommes et femmes venus des foyers africains de Montreuil qui demandent des papiers.

Ils ont choisi Saint-Ambroise car l'église est proche du centre de soins gratuits de Médecins du monde qu'ils connaissent. Jean-Claude Amara de "Droits Devant" est l'un des premiers sur place : _"Je me souviens des premières paroles d’un délégué du groupe : 'Nous vivions dans l’ombre depuis des années, maintenant on va lutter en pleine lumière'". _Dans la presse on parle alors de "clandestins", la dernière grande régularisation date de 1981.

Au bout de deux jours, les 300 sont évacués en application de la loi Pasqua. Le cardinal Lustiger a autorisé le curé de Saint-Ambroise à donner les clefs à la police. Commence alors une longue errance qui mène les sans-papiers du gymnase Japy à la Cartoucherie de Vincennes, d'entrepôts désaffectés de la SNCF à l'église Saint-Bernard. Nous sommes alors au cœur de l'été 1996. Didier Niel est secrétaire à la CGT : "Tous les lieux qu’ils ont occupé, ils en ont été évacués par la force, donc il n’y a pas eu de tentative de voir comment aborder cette question. Une question qui existe toujours vint ans après."

Une hache restée dans toutes les mémoires

C'est ensuite une deuxième église, l’église Saint-Bernard, à la Goutte-d'Or, dans le 18e. Deux mois et demi d'occupation. Hamadi Camara, l'un des dix grévistes de la faim qui se tenaient dans l'église, nous montre l'endroit : "C’était ici, on a balayé, on a mis les matelas par terre, il y avait beaucoup de monde." A l'heure de la messe, ils rangent et se pressent dans un coin : "On n’était pas venus là pour casser. On était venus pour revendiquer."

A 7h30, le 23 août, à la suite d'un arrêté d'expulsion, des gardes mobiles protégés par des policiers des commissariats environnants et des CRS, sont déployés. Deux gendarmes mobiles se servent d’une hache pour forcer, vers 7h55, la porte de l’église. Hélène était à l'extérieur pour protéger l'église avec des centaines d'autres personnes : "On a fait partie des gens qui ont refusé de s’assoir, tant qu’à se faire taper dessus que ce soit en résistant. Bon, on n’a pas tenu longtemps. On a fait des chaînes humaines et puis après ça a été la confusion totale."

Une expulsion "avec humanité et cœur"

A l'intérieur de l'église, les cris, le silence, puis la musique, se souvient Jean-Claude Amara : _"Au moment où les CRS ont commencé à défoncer les portes à la hache, il y avait un camarade qui est allé aux grandes orgues et a commencé à jouer une fugue de Bach." Le prêtre Henri Coindé entame une prière : "Tous les êtres auront droit à la terre et à la vie…"_

Jean-Louis Debré, alors ministre de l'Intérieur, explique : "Le moment était venu d’appliquer la loi avec fermeté mais avec le souci d’humanité et de cœur que souhaite le gouvernement."

Les occupations et les grèves continuent, les manifestations de soutien aussi

Des dizaines de milliers de personnes manifestent dans toute la France. Il y a quelques retours forcés vers le Mali, le Sénégal. Mais les sans-papiers de Saint-Bernard sont majoritairement régularisés, beaucoup sont en France depuis des années, travaillent, sont mariés, ont des enfants nés en France.

Saint-Bernard est devenue un symbole de cette lutte. Des hommes et des femmes qui ont donné une leçon aux associations et aux syndicats, pour Hélène : "Là où nous voyons des clivages et des incompatibilités, les sans-papiers ont réussi à faire passer l’idée de complémentarité et de réunir ses forces tout le monde travaillait dans la même direction pour appuyer la lutte des sans-papiers."

Si, vingt ans plus tard, la question des sans-papiers reste d'actualité, pour les associations, Saint-Bernard a été la première fois que les sans papiers revendiquaient leur droits, la première fois qu'ils arrêtaient de raser les murs.

Saint-Bernard reste gravée dans la mémoire collective et dans celle des militants.

► ÉCOUTER | Le reportage d'Élodie Foret

► POUR EN SAVOIR PLUS | écouter Affaires sensibles, "La bataille des sans-papiers, l'occupation de l'Eglise Saint-Bernard en 1996"