"Les gens considéraient que c'était une insulte" : le 16 octobre 1968, l’athlète noir-américain Tommie Smith et son compatriote John Carlos montent sur le podium, le poing levé et ganté de noir, pour protester contre le racisme. Un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de ce geste iconique ?

Le poing levé de Tommie Smith et John Carlos
Le poing levé de Tommie Smith et John Carlos © Getty / Getty Images

Mexico, le 16 octobre 1968. Les Jeux olympiques battent leur plein. Après l’épreuve du 200 mètres, les trois vainqueurs se hissent sur le podium et l’hymne américain The Star Spangled Banner entame ses premières notes. C’est là que va se jouer un moment qui fera scandale dans l’Histoire américaine. 

Debout sur les marches, le gagnant Tommie Smith et le médaillé de de bronze John Carlos, tous deux noir-américains, se tiennent tête baissée, poing levé. Un poing ganté de noir, et des chaussettes noires, signe de pauvreté chez les afro-américains. Par ce geste, les deux athlètes veulent protester contre le non-respect des droits aux États-Unis. À cette époque, en effet, le contexte est explosif. En pleine guerre du Vietnam, le pays est en proie à de vives tensions, exacerbées par l’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril de la même année. 

Menacés de mort, les athlètes deviennent des icônes

Quand nous sommes partis à Mexico, il y avait un beau soleil qui brillait sur l’univers. Quand nous sommes rentrés à la maison, c’était comme si une grosse tempête s’était déclenchée”, se souviendra plus tard John Carlos, 23 ans à l’époque. 

Les deux hommes ignorent que par ce geste, ils deviendront les parias de toute une frange de la population. Le CIO (comité international olympique), estime qu’un tel geste politique n’a pas sa place au sein des JO et exige des sanctions. Les deux athlètes sont suspendus, puis interdits de compétition à vie. Mais la répression ne s’arrête pas aux frontières des Jeux Olympiques. 

Une partie de leur entourage s’éloigne. Ils reçoivent des menaces de mort. John Carlos perd son emploi. Mais ce qui est fait est fait : Tommie Smith et son partenaire sont érigés en icônes de l’activisme et de la lutte pour les droits de l’Homme. Leur geste devient un symbole du mouvement “Black power”, initié deux ans plus tôt.

"Je ne regrette rien"

14 octobre 2018. Cinq décennies après, Tommie Smith et John Carlos sont de retour au stade de Mexico, dont on commémore les cinquante ans. Au micro d'Aurélie Bambuck, Tommie Smith revient sur cet épisode qui a fait basculer sa vie.

J'ai été banni pour mon acte. Mes concitoyens m'ont vu comme un communiste, ce qui était très mal vu. (...) Les gens considéraient que c'était une insulte de dire au monde comment on était traités dans mon pays.

L'ex-champion raconte n'avoir reçu aucune aide financière à son retour des JO. "Après 68, j'ai dû trouver du travail, je devais nourrir ma famille. Mon fils avait six mois." Des années de labeur et une carrière brisée, mais Tommie Smith ne regrette rien.

Je suis content de la reconnaissance que j'ai aujourd'hui, et je suis fier de pouvoir aider encore la jeune génération.

John Carlos, également présent au stade ce 14 octobre, se souvient : à l'époque, “nous étions préoccupés par l'Humanité, les droits de l'Homme. Et cela touchait tous les secteurs de la société", se souvient-il. Mais l’ex-champion, aujourd’hui âgé de 73 ans, regrette que peu de choses aient changé depuis un demi-siècle. “Concernant les droits civiques, un escargot a fait plus de chemin en 50 ans..."

Du “Black power” au “Black Lives matter”

Et pour cause. En août 2016, l’Histoire semble se répéter. Alors que les violences policières contre les Noirs font scandale, et que le mouvement #BlackLivesMatter vient d'être lancé, Colin Kaepernick, quarterback des prestigieux 49ers de San Francisco, reste assis durant la diffusion de l’hymne américain. Quelques jours plus tard, il s’agenouille pendant l’hymne. Ce geste, répété avant le coup d’envoi de chaque match, sera suivi par de nombreux joueurs de son équipe. 

Ce geste déclenche la colère des conservateurs, qui le voient comme une insulte à leur patrie. Donald Trump, entre-temps devenu président des États-Unis, exige de la NFL qu’elle licencie son athlète. Sortez-moi ce fils de pute du terrain (...) Il est viré !, clame-t-il en pleine conférence de presse. Effectivement, depuis la fin de son contrat en 2017, Colin Kaepernick n’a pas retrouvé d’équipe. Il accuse d’ailleurs les 32 formations et la ligue de s’être entendues pour ne pas le recruter.

Le géant Nike prend position contre Trump

Début septembre, Nike publie sa nouvelle campagne de publicité. Le visage de Colin Kaepernick s’affiche en gros plan, avec le slogan “Crois en quelque chose. Même si cela signifie tout sacrifier.” Une manière non détournée de critiquer la politique trumpiste, et de soutenir le (désormais ex-)quarterback.

Ce nouvel épisode ravive la colère des conservateurs. Sur Twitter, nombre d’internautes s’affichent en train de brûler leurs paires de Nike. 

Nombre d'internautes en colère souhaitent que leur action fasse couler les ventes de Nike. Finalement, il se produira tout le contraire : la polémique offre un formidable coup de publicité à la marque, qui booste son chiffre d'affaires. Fin septembre, Nike annonce que son bénéfice net augmenté de 15% au premier trimestre de son exercice.

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