Pour cette journée du 8 mars, la docteure en sociologie Hanane Karimi nous parle d'intersectionnalité. Ou pourquoi le fait d'associer des luttes permet d’être plus efficace en matière de discrimination.

Pour Hanane Karimi, "Axer la lutte féministe simplement en termes homme-femme, cela ne suffit pas."
Pour Hanane Karimi, "Axer la lutte féministe simplement en termes homme-femme, cela ne suffit pas." © Maxppp / Jean-Marc LOOS

Et si la lutte pour l'égalité homme-femme ne suffisait plus ? L'intersectionnalité propose d'envisager les luttes contre les discriminations sous plusieurs angles : économique, social, ethnique, religieux. La sociologue et féministe, Hanane Karimi, analyse pour France Inter cette nouvelle forme de féminisme.

France Inter : Des données récentes ont mis en lumière le fait que les hommes ont beaucoup plus souvent la parole que les femmes dans les médias. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

"Je ne suis pas très surprise. Il suffit d’observer la composition des plateaux. Le collectif de journalistes féministes Prenons la Une en parle depuis un bon moment. Mais maintenant que fait-on avec ces données ? C’est tout le problème des enquêtes qui existent aujourd’hui sur l’emploi, l’accès au logement ou à l’éducation, les enquêtes existent et montrent les inégalités mais elles se transforment très rarement en action, en propositions concrètes pour changer les choses."

Pour vous, il ne suffit plus de lutter contre les discriminations hommes-femmes. Il faut associer cette lutte à d'autres combats ?

"La lutte pour l'égalité hommes-femmes est indispensable et centrale pour la lutte féministe. Mais on ne peut pas penser la justice sociale simplement en terme de sexe. Les femmes noires, ouvrières, qui font des grèves dans les grands palaces parisiens, ne sont pas au centre des luttes féministes. Le féminisme intersectionnel permet justement la prise en compte d'autres dimensions que la dimension hommes-femmes. Dans le cas de ces femmes, les oppressions s'imbriquent, elles se multiplient. 

La vie d'une femme noire appartenant à la classe ouvrière n'est pas la même qu'une femme blanche, cadre, par exemple. Il y a des vécus, des réalités sociales qui sont aujourd’hui invisibilisées. Il faut les prendre en compte dans le cadre d'un projet politique, qu'est celui de la justice sociale. Dans les collectifs de femmes noires qui travaillent dans le nettoyage des gares ou des hôtels, on voit très bien que les emplois plus précaires sont essentiellement occupés par des femmes noires, peu lettrées. Ces vécus-là ne sont pas centraux dans nos luttes. Il faut les voir pour mieux comprendre l'enjeu. Quand on parle d'inégalités, quand on parle d'oppressions, on parle aussi de privilèges. Et la question est : à qui bénéficient ces privilèges ? En ce sens, il est important de parler des inégalités raciales. Dans nos sociétés, on catégorise les individus en fonction de la couleur de peau, du patronyme, des origines, de la sexualité, du handicap… C'est une réalité sociologique et politique qui est à prendre en compte. Aujourd'hui, le féminisme intersectionnel et cette réflexion autour de l'imbrication des rapports d'oppression prennent de plus en plus de place et c'est heureux."

Il y a des femmes qui ont accès au poste de pouvoir dans les entreprises françaises ... 

"Oui mais lorsque l'on regarde qui a accès à ces postes, ce sont des femmes blanches ou quelques femmes issues de la "diversité". Il ne suffit pas de célébrer le 8 mars comme un avènement des droits des femmes. Certes, nous avons gagné des droits qu'il faut protéger et préserver comme le droit à l'avortement. Mais nous avons encore beaucoup de droits à conquérir dans la réalité sociale qui est la nôtre. Il ne suffit pas simplement de nous présenter des femmes qui ont réussi. Elles se sont battues pour réussir parce que ce n'est pas simple non pas parce qu'on est femme, mais parce qu'être une femme aujourd'hui est encore une pénalité dans nos vies. Aujourd'hui, encore les attentes que l'on a à l'égard des femmes vont bien au-delà de celles que l'on attend d'un homme. 

En fait, on nous présente ces femmes comme des modèles à suivre, comme si cela repose sur nous individuellement. En réalité, les recherches féministes ont montré que ce que l'on vit individuellement en tant que femmes en termes de gestion de la vie professionnelle et de la vie privée ou à accéder à des postes à responsabilité, ce ne sont pas des expériences individuelles mais collectives qui disent quelque chose de nos sociétés. Il faut que les choses changent. Si on veut véritablement l’émancipation, la liberté des femmes, il faut rendre visible la domination masculine. Et il faut, à partir de là, considérer également que le fait d'être femme non-blanche complique encore plus cette réalité, et là on entre dans une analyse intersectionnelle. Les études montrent à quel point elle est prégnante." 

Qu'avez-vous pensez de la polémique autour du hijab vendu par Décathlon ?

"Cette polémique montre à quel point le contrôle du corps des femmes est important. Il s'agit de femmes, musulmanes, voilées. Dans ce cas, la catégorie de l'origine ethnique est importante : ces femmes sont issues de l'immigration nord-africaine principalement et de la classe ouvrière donc on va plus loin que cette question de la classe ouvrière, en articulant la question de "la race", de la classe et du genre. Elles pratiquent une religion minoritaire en France également. On voit comment en stigmatisant et en contrôlant le corps de femmes musulmanes, on enferme les femmes dans une définition de ce qu'est la bonne féminité, la féminité républicaine, qui est légitime, que l'on peut et veut voir exclusivement. Ce que l'on fait à ces femmes est une exclusion sociale violente et une discrimination en raison de leur appartenance religieuse avec des effets concrets dans l'accès à l'emploi, aux études, aux soins."

On continue à dire aux femmes ce qu'elles doivent être ?

"Oui. Il y a cette idée du poids de la pression sociale qui pèse sur le comportement des femmes et sur leurs choix. On est dans le contrôle du corps des femmes que l'on parle de sexualité, d'esthétique, de carrière. On dit aux femmes qu'elles n'ont pas le droit d'exister comme elles sont, si elles sont différentes de la norme dominante qui est blanche, hétérosexuelle, valide et instruite. Les femmes sont pourtant soumises à une esthétique valorisée socialement à travers les critères de beauté, de poids, de santé. Mais ces idéaux de beauté plaisent à qui finalement ? A un regard dominant qui est un regard masculin du groupe majoritaire. Et le patriarcat aurait peu de succès s'il n'était pas  partagé par les femmes qui l'ont fini par l'incorporer sous différentes formes qui structurent les goûts, les choix, les représentations. Certaines femmes ont complètement intégré cette vision de la bonne féminité, républicaine qui se veut civilisée. Et la question sous-jacente est dans quelle société veut-on vivre ? Dans une société dirigée par des codes dominants encore inconscients qui nous conditionnent et qui vont structurer complètement la société ou dans une société qui retire ses filtres et ses œillères pour voir la pluralité de la société qui accepte l'autre, la réalité sociale injuste selon notre couleur de naissance, notre orientation sexuelle, le validisme, la couleur de peau et le fait qu'on soit femme ou homme ? Elle est là, la lutte pour l'émancipation sociale."

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