Sur les réseaux sociaux (et dans certains médias), des témoignages ciblant des figures de l’industrie se multiplient, en particulier chez le géant Ubisoft. Cette libération de la parole semble pour la première fois faire tâche d’huile, avec la dénonciation d’une "culture sexiste" plus large.

Les locaux d’Ubisoft Montreal en juillet 2019
Les locaux d’Ubisoft Montreal en juillet 2019 © AFP / David Himbert / Hans Lucas

Il y a d’abord eu un fil de tweets. Puis un autre, puis encore un autre, au point que depuis trois jours, il devient difficile de suivre tous les témoignages qui sortent les uns après les autres, aussi bien sur des personnes bien précises, actrices de l'industrie du jeu vidéo, que sur des dérives collectives dans certaines équipes. Certains de ces récits dénoncent des cas de harcèlement sexuel, d'autres des menaces, des agressions physiques ou sexuelles, des propos racistes, sexistes, homophobes.

Ce n’est pas la première fois, depuis le début du phénomène #metoo, que ce type de témoignages sort publiquement. Mais cette fois, ils semblent prendre une ampleur inédite, relayés par des militants antiracistes ou féministes, qui leur donnent un écho inédit. Comme sur ce compte qui explique être submergé de signalements depuis qu’elle a lancé un appel à témoin plus vaste.

Au cœur de la tourmente, il y a le studio français Ubisoft et ses multiples divisions partout dans le monde. Logique (ne serait-ce que d’un point de vue mathématique), puisqu’il s’agit du plus gros studio de jeux vidéo au monde, avec des milliers d’employés. Des employés dont certains, selon les témoignages diffusés cette semaine, ont eu des comportements inadmissibles.

L’un d’eux, qui occupe un poste de responsable d'une division d'Ubisoft à l'étranger, est ainsi accusé de viol six ans plus tôt par une autre professionnelle du jeu vidéo.

Dans un long texte publié lundi dernier, elle raconte ce qu’elle a vécu et dit vouloir parler aujourd’hui par culpabilité, après avoir entendu d’autres histoires similaires liées à la même personne. Ce dernier a publié un texte (supprimé depuis) pour démentir "catégoriquement et de la plus forte des manières" toutes ces accusations.

Un autre témoignage évoque le jour où  une employée d’Ubisoft a été "étranglée" par un supérieur lors d'une soirée, lequel aurait également menacé d’autres jeunes femmes pour obtenir un rendez-vous avec elles. Là encore, des témoignages, anonymes ou non, vont dans le sens de ces accusations.

Un autre témoignage, publié par un ancien employé sous son nom propre, dénonce des faits de harcèlement sexuel par un autre cadre d'Ubisoft à l'étranger.

Et ce ne sont que quelques exemples parmi de (nombreux) autres. L’entreprise a rapidement réagi à cette cascade d’accusations, publiant un communiqué le jeudi 25 juin, trois jours après les premiers signalements.

Elle ne nie d’ailleurs pas le problème, commençant par "s’excuser auprès de toutes les personnes affectées - nous sommes sincèrement désolés". Le communiqué poursuit :

"Nous sommes engagés à créer un environnement inclusif et sûr pour nos équipes, nos joueurs et nos communautés. Il apparaît clairement aujourd’hui que nous n'avons pas réussi à atteindre cet objectif. Nous devons faire mieux. Nous avons lancé des enquêtes sur les allégations avec le soutien de consultants externes spécialisés. En fonction de leurs conclusions, nous nous engageons à prendre toutes les mesures disciplinaires appropriées."

Ubisoft annonce également, plus largement, un audit interne pour déterminer les failles dans son organisation pour "mieux prévenir, détecter et punir tout comportement inapproprié". Plus que nécessaire, selon de nombreux acteurs du monde du jeu vidéo : certains évoquent une culture sexiste et une forme d’omerta sur ces sujets, au sein de l’entreprise mais sans doute bien au-delà.

Un vent de colère dans le milieu du jeu vidéo

Ubisoft n’est bien sûr pas la seule entreprise à être concernée par ces témoignages. Dans la droite ligne de ce vent de libération de la parole, Bloomberg a par exemple recueilli le témoignage de deux femmes accusant le célèbre créateur de jeux de rôles Chris Avellone d’avoir abusé d’elles. L’une d’elle assure s’être réveillé nue à ses côtés sans aucun souvenir de ce qui s’était passé précédemment.

Des accusations qui font écho à d’autres, en août 2019, à l’encontre du compositeur Jeremy Soule ou du développeur indépendant Alec Holowka (mort peu de temps après). La différence, cette fois, c’est l‘ampleur du phénomène, qui semble désormais toucher l’ensemble du secteur, et ne s’est pas arrêté à deux cas particulier comme ce fut le cas l’année dernière.

Qu’est-ce qui a changé entretemps ? Difficile à dire. Peut-être un effet "cocotte-minute", où la diffusion d’un premier témoignage, suivi d’une vague de soutiens aux victimes sur Twitter, a fait sauter certaines digues et mis fin brutalement à certains silences. Le ras-le-bol semble en tout cas prendre chaque jour un peu plus d’ampleur. Et le monde du jeu vidéo semble, pour la première fois, secoué de manière particulièrement large, au-delà des faits ponctuels : même sur Twitch, la plateforme de diffusion en streaming (principalement de jeux vidéo), un "black-out" était organisé le mercredi 24 mai pour signifier symboliquement la colère générale face au sexisme, au racisme et au harcèlement.

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