Invité du journal de 13 heures de France, le président de la commission d'enquête du Sénat Hervé Maurey, sénateur de l'Eure, dresse un constat terrible : huit mois après, on ne mesure toujours pas les conséquences sanitaires de cet incendie, et peu de choses ont changé dans la gestion de ces catastrophes.

Incendie à l’usine Lubrizol de Rouen le 26/09/2019
Incendie à l’usine Lubrizol de Rouen le 26/09/2019 © Radio France / Thomas Schonheere

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous que l'on ne connaisse toujours pas clairement de les conséquences de l'incendie de l'usine Lubrizol, en septembre dernier à Rouen ?

HERVÉ MAUREY : "C'est quelque chose qui peut se comprendre parce qu'on a eu la chance qu'il n'y ait pas de conséquences lourdes, immédiates, c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de décès, de blessés. En revanche, ce qu'on ne sait pas, c'est quelles conséquences on peut redouter sur les moyen à long termes. Et ce qu'on peut regretter, c'est que pour l'instant, l'État et le gouvernement n'aient pas mis en place les outils nécessaires pour appréhender ce que l'on peut redouter en termes de conséquences à moyen et long terme. 

La ministre de la Santé, madame Buzyn, nous avait dit qu'on ne pouvait pas faire de recherches parce qu'on ne savait pas ce qu'on cherchait, c'était une vision qui ne correspond pas à la nôtre. Nous, on préconise notamment des registres de morbidité qui soient ouverts pour certaines pathologies particulièrement lourdes, comme les cancers ou les malformations congénitales, mais également qu'on ait un véritable suivi épidémiologique d'une cohorte représentative, notamment des personnes qui ont été les plus impliquées sur ce sinistre, que ce soit les salariés de l'entreprise, les forces de l'ordre ou les pompiers, par exemple."

Vous pointez aussi la mauvaise information : comment peut-on améliorer à la fois l'alerte le jour même et l'information du grand public ? 

"C'est vrai que les défaillances sont patentes, et lourdes. Quand vous voyez qu'aujourd'hui, dans une catastrophe comme celle-là, on avertit la population par des sirènes, c'est quelque chose d'un autre temps. Moi, personnellement, si j'entends une sirène la nuit (encore faut-il que je l'entendre parce que j'ai des fenêtres bien isolées), je ne sais pas pourquoi elle sonne et je ne sais pas ce que je dois faire ! Ça fait pas moins de dix ans que le Sénat demande à ce qu'il y ait un système de "cell broadcast" qui permet d'informer les gens, par voie de SMS, des catastrophes. C'est quand même plus en phase avec notre époque qu'une sirène ! 

Quant à l'information des élus, c'est absolument scandaleux, le fait que les maires n'étaient pas informés de ce qui se passait sur leur territoire... Ils voyaient un panache de fumée traverser leurs communes, ils ne savaient pas ce que c'était et ne connaissaient pas la dangerosité, ils ne savaient pas ce qu'ils pouvaient faire. Donc ils étaient évidemment, et pour cause, dans l'incapacité de répondre aux inquiétudes légitimes de la population. Les maires ont été complètement zappés dans l'information diffusée par la préfecture, et ça fait partie des points qui ne sont pas compréhensibles."

Vous dénoncez l'absence de listing public de ce qu'il y avait sur le site Lubrizol. C'est un cas exceptionnel, ou il y a d'autres Lubrizol en France ?

"Ce n'est malheureusement pas un cas exceptionnel, et c'est pour ça qu'il faut prendre des mesures, et c'est une de nos préconisations assez fortes, pour que lorsqu'il y a un site Seveso, les autorités, l'État, mais aussi les riverains sachent les produits qui sont détenus dans ces entreprises. On a écrit à tous les préfets de France à la suite de la catastrophe de Lubrizol pour savoir si, effectivement, dans les autres sites Seveso de France, il y avait une connaissance des produits détenus. La réponse a été pour l'essentiel unanime : on ne sait pas ce qu'il y a dans ces entreprises. Donc, c'est évident que lorsqu'il y a un incendie, si on ne sait pas la nature des produits qui brûlent, on ne mesure pas leur dangerosité, on ne sait pas forcément quelle technique il faut mettre en oeuvre pour réagir efficacement. C'est une des premières choses : qu'il y ait une transparence totale par rapport à ces produits. 

Ça montre que contrairement à ce qui a pu être dit par les journalistes, notre réponse ne pointe pas seulement du doigt les problèmes du côté de l'État, il y a aussi des problèmes auxquels il faut remédier du côté des entreprises. Notamment le fait que l'usine Lubrizol avait eu des mises en demeure qui n'ont jamais été suivies d'effet : 18 mois avant l'incendie, un certain nombre de problèmes avaient été soulevés avec des demandes de mise en conformité. Et l'État a relevé après l'incendie que l'entreprise n'avait pas fait droit à ses demandes ! Il y a une coresponsabilité de l'entreprise, qui n'a pas obtempéré, et de l'État, qui n'a pas su effectuer les contrôles de suivi. Ça ne sert à rien de faire des prescriptions, des recommandations, des mises en demeure, si on ne s'assure qu'elles sont ensuite suivies d'effet."

Vous avez été surpris par l'ampleur des manquements que vous avez découverts, ce manque de culture du risque industriel en France ?

"Le manque de culture du risque est quelque chose effectivement de très important. J'avais déjà eu l'occasion de l'observer sur des catastrophes naturelles : c'est la même chose par rapport au fait que la population ne sait pas comment réagir. Mais là en plus, plus en amont, la population ne sait même pas qu'elle habite sur un territoire, et parfois à proximité immédiate, parfois à peine à quelques centaines de mètres, d'un site qui présente un risque. Elle ne sait pas qu'il y a un risque, elle ne sait pas quel risque, et elle sait encore moins ce qu'elle doit faire si une catastrophe survient."

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