Depuis le confinement, nos comportements alimentaires ont-ils vraiment changé ? On se souvient des stocks de pâtes pris d'assaut et les razzias dans les supermarchés. Le sociologue de l'alimentation, Eric Birlouez revient sur les effets de la crise sur nos habitudes alimentaires, aujourd'hui et demain.

Alimentation : La crise du Covid-19 va-t-elle changer nos habitudes de consommation ?
Alimentation : La crise du Covid-19 va-t-elle changer nos habitudes de consommation ? © Getty / Thomas Tolstrup

Invité de l'émission "Grand Bien Vous Fasse", au micro de Daniel Fiévet, l'ingénieur agronome et sociologue de l'alimentation Eric Birlouez explique en quoi la crise sanitaire liée au Covid-19 a pu conduire la société a réévaluer ses habitudes alimentaires tout en continuant à accentuer la fracture sociale. 

À chaque crise, la peur de manquer apparaît 

C'est un grand classique dans des périodes particulières comme celles que nous vivons actuellement. C'est naturel quand il y a l'imminence d'une "guerre", quand on est dans une période de crise économique qui induit une hyperinflation, comme ça avait pu se traduire lors des mouvements sociaux de mai 68. Il y a plein d'événements exceptionnels au cours desquels on a vu, au moins pendant quelques jours, les personnes se ruer et dévaliser des rayons. 

Parce que la nourriture, c'est évidemment ce qu'il y a de plus vital. Ces périodes de crise réactivent une peur qui est vraiment archaïque et surtout anthropologique. C'est la peur de manquer tout simplement de nourriture sur laquelle un deuxième phénomène va venir se greffer, celui du réconfort en mesure de compenser les effets de cette peur sociale. 

Dans un premier temps, ce furent les pâtes et le riz, des produits de stockage. Et puis ensuite, très rapidement, on a acheté davantage de farine, de blé, pour faire des gâteaux avec les enfants. 

Ces produits boudés pendant le confinement 

On a beaucoup parlé, au début, du cas des asperges et des fraises. Ce sont des produits frais dont la campagne de commercialisation pour la production française commence habituellement vers la mi-mars, soit au moment même où le confinement a été décrété. Il y a eu, dans un premier temps, plusieurs problèmes. Au niveau de la production, un manque de main d'oeuvre étrangère, la fermeture des marchés de plein vent et le manque d'attrait des Français pour ces aliments. 

Les asperges et les fraises sont des aliments plutôt considérés comme festifs, qui marquent le début du printemps quand on a vraiment envie de se remettre à consommer. Or, là, le cœur n'y était pas, on était dans ce climat d'inquiétude qui a conduit les Français à se détourner des fruits et des légumes pour privilégier, en premier lieu, les pommes de terre plutôt que les asperges ; les bananes plutôt que les fraises. 

On a préféré considérer que des produits à longue conversation étaient ceux de première nécessité.  

La crise a été un très bon révélateur de la psychologie de chacune et chacun".

Une explosion des produits bio 

C'est un secteur de consommation qui a effectivement connu une très grande ampleur. Durant la première semaine du confinement, les achats de produits bio ont augmenté de 63 %. Les produits alimentaires conventionnels non bio ont eux aussi augmenté, mais seulement de 40 %. Il s'avère qu'en règle générale, cet écart de différence de croissance a toujours été d'environ 20 % y compris en période dite "normale". 

Dans le réseau "Biocoop", on s'est aperçu que les ventes de steak haché bio ont été multipliées par deux pendant la période de confinement. 

Il y a plusieurs raisons qui viennent expliquer cet essor alimentaire pour le bio :

  • Des raisons pratiques et mécaniques liés aux déplacements 

Le bio est davantage présent chez les producteurs locaux, dans les plateformes de e-commerce comme "La Ruche qui dit oui", de même dans les magasins de proximité. Tous les circuits de distribution ont connu un grand essor d'où la restriction des déplacements. 

  • Face aux ruptures de stocks, pas d'autres choix que de se reporter au bio 

Lorsque certains produits conventionnels venaient à manquer dans les rayons, une partie des clients s'est reportée sur leurs équivalents bio, qui, eux, étaient moins touchés par la rupture de stock. On a vu augmenter des achats de lait bio, de pâtes bio, de farine bio, de riz bio... Des achats qui ont été vraiment très importants parce que, pour ces produits là, il y a eu, par moments, des ruptures de stock.

  • Les enjeux de la crise invitent à mieux consommer

Le contexte a conduit de nombreuses personnes à réinterroger leur régime alimentaire et leur mode de consommation. Et donc manger plus sain, plus naturel, moins mondialisé. La santé est devenue l'obsession quotidienne de chacun. 

Le virus a été vu, par certains, comme le signal d'alarme d'une nature maltraitée. 

On a même souvent parlé d'une nature qui se vengeait. Le bio symbolisant la naturalité, il était assez logique que l'on se tourne un peu plus vers le bio.

  • Le paradoxe du bio emballé fait son succès

Dans les magasins souvent non spécialisés, les fruits et légumes bio sont en général pré-emballés, de manière à ce que la caissière ne confonde pas le bio et le conventionnel qui, lui, est vendu en vrac. Pour beaucoup de gens, acheter du bio était aussi quelque chose de rassurant parce qu'ils disposaient d'un produit préemballé qui donnait l'impression d'être intact, moins manipulé que des produits vendus en vrac. 

Une fracture alimentaire toujours aussi alarmante

Si le bio a été davantage prisé, on a observé, comme toujours malheureusement, des gens qui ne mangent plus à leur faim et rencontraient de vrais problèmes pour se nourrir convenablement. 

La crise a aussi révélé l'ampleur des inégalités en termes de consommation et malheureusement, elle les a accentuées. Elle va continuer à les accentuer... Toutes les associations (les Restos du coeur, les épiceries solidaires, etc) ont rencontré un afflux de personnes dans les structures d'aides alimentaires. Il s'agit de personnes qui ont perdu leur travail. Ce sont des gens qui ne pouvaient plus assumer la charge financière des repas quotidiens pour les enfants qui, auparavant, étaient pris gratuitement à la cantine. 

Cette crise sanitaire engendre inexorablement une crise sociale et économique qui se traduit par une perte de pouvoir d'achat et une paupérisation qui frappe une fraction croissante de la population. 

Quid du monde d'après quant aux habitudes prises pendant la crise ? 

Je crois qu'on va être un peu dans un entre deux. Il y a de nouveaux comportements, des habitudes qui ont été prises pour certains Français, certes, la crise aura permis une révélation à plus grande échelle chez la population à vouloir manger plus sain, plus local, durable et responsable. 

Mais, pour d'autres ça ne sera absolument pas le cas. 

Un sondage récent est très parlant. On a demandé aux Français quel sera, demain, leur principal critère d'achat des produits alimentaires, 43 % pointent le prix. D'autres l'origine France et le local à 32 %, puis le bio ne concerne seulement que 20%. 

On voit bien que la crise vient s'interposer dans les fractures déjà préexistantes de la société française et elle ne fera que les agrandir. 

On s'oriente vers une alimentation à deux vitesses

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