Alors qu'elle avait 17 ans, Anne a vu son père tuer sa mère. Plus de 20 ans plus tard, elle raconte ce que cette violence familiale a généré dans sa vie d'adulte. Ses rencontres amoureuses, sa scolarité, son désir de fonder une famille... Ce qu'elle a vécu enfant a des conséquences sur toute son existence.

Aujourd'hui âgée de 39 ans, Anne ne supporte pas l'idée que d'autres puissent vivre ce qu'elle a enduré, enfant.
Aujourd'hui âgée de 39 ans, Anne ne supporte pas l'idée que d'autres puissent vivre ce qu'elle a enduré, enfant. © Radio France / Julien Mougnon

Anne a vécu dans une famille où la violence était quotidienne. Son enfance et son existence sont marquées par ce féminicide : c'est elle qui a trouvé sa mère morte. Dans sa vie d'aujourd'hui, tout est paisible, la plupart du temps. Mais parfois, avec une violence inouïe, tout lui revient d’un coup : les images, les gestes, les mots. Elle n'est pas seulement rattrapée par le passé, elle est engloutie. 

Anne a témoigné pour la première fois au mois de juillet. Cette femme de 39 ans avait accepté de raconter, pour le compte du collectif "Féminicides" qui recense les meurtres commis en France par des conjoints ou ex-conjoints, comment son père avait tué sa mère alors qu’elle-même n’avait que 17 ans. "Parce qu'au milieu, il y a des enfants", elle tient à parler des conséquences de ces violences conjugales sur les enfants, une fois adultes.

Anne livre ce témoignage, à la veille de la marche "contre toutes les violences sexuelles et sexistes" à l'appel du collectif #NousToutes et à quelques jours des conclusions de la concertation du "Grenelle des violences conjugales"

"Un mari qui frappe ou viole sa femme, pour moi c’est comme si c’était normal"

Sa voix semble tellement fragile. Elle donne l’impression qu’à tout moment, elle peut se noyer. Pourtant, elle tient bon. Elle s’accroche aux mots simples pour raconter des choses atroces. Quand elle décrit, par exemple, ce qu'était un père pour elle : "Un mari qui frappe sa femme, qui viole sa femme, pour moi c’est comme si c’était normal".

Il a fallu des années de psychothérapie pour qu’elle intègre que ce schéma est tout sauf tolérable. Il faut dire que ces images ont eu le temps de produire leurs effets. 

La toute première scène de violence dont elle se rappelle, c’est quand elle n’a que six ans. Une nuit, elle entend crier. Elle se lève, trouve son frère accroupi dans les escaliers. Quand elle se baisse à son tour pour regarder la scène, elle découvre son père en train de violer sa mère. Sa mère qui hurle et qui lui demande d’arrêter.

Ce souvenir, elle le raconte comme si c’était hier. Ces images sont enfouies dans sa mémoire et resurgissent sans crier gare, souvent la nuit. "Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce que c’est que de dormir correctement. Depuis toute petite, chaque nuit, je me demande ce qui va se passer." Ces images de violence la réveillent régulièrement. 

Elle parle de son stress permanent : "Je m’angoisse pour un rien". Cette peur récurrente qui l’empêche de faire des choses aussi simples que conduire une voiture.  

"Comme si mon corps n’était pas le mien"

La peur est partout dans sa vie et la colère aussi : "J’allais à l’encontre de tout, j’étais tellement en colère. Je faisais tout ce qui pouvait énerver tout le monde. C’était mon seul moyen de dire : 'Je ne vais pas bien, faites quelque chose'".

Une violence et une colère qui passent aussi par son corps. À 17 ans, quand sa mère est tuée par son père, Anne se met en danger : "J’ai fait des bêtises... beaucoup de bêtises. Ce qui pouvait m’arriver, je m’en moquais. C’était comme si mon corps n’était pas le mien. J’avais l’impression qu’il fallait que je crame vite tout ça. J’avais trop de souffrance vraiment, trop de souffrance, je ne me respectais pas.

Elle arrête alors de manger. La jeune fille qui mesure 1,68 m, flirte avec les 36 kilos... L’un des seuls moyens de ne pas sombrer totalement, ce sont les livres, la lecture comme un refuge dans lequel elle s’abrite encore aujourd’hui. "Au milieu de toutes ces histoires, de tous ces destins, c’est le seul endroit où je puise l’envie d’avancer, de me dire qu’il y a quand même de jolies belles choses à vivre".

Les études, elle ne les suit pas longtemps. "T’es bonne à rien, t’es nulle. T’es pas jolie" : les mots de son père sont tellement ancrés en elle qu’elle arrête tôt sa scolarité. Quand elle arrive dans le monde du travail, elle ne s’y sent pas très bien, persuadée que personne n’aura confiance en elle. 

"J'ai vécu avec un homme violent dans la parole et dans les gestes"

Cette habitude d’être méprisée l’accompagne dans sa vie amoureuse. Son premier petit ami sérieux, lui disait "T'es pas assez sexy, pas assez jolie, t’es pas intelligente"… Elle dit: "Ça a duré 14 ans comme ça et moi j’ai laissé faire parce que j’avais l’impression que c’était normal puisque j’avais vu ça toute ma vie. Comme si mon corps n’était pas le mien. J'ai vécu avec un homme violent dans la parole et dans les gestes. Comme quoi ça reste quelque chose qui est gravé en vous, et quand ça vous arrive, vous ne le voyez même pas venir."

Quand, bien des années plus tard, elle rencontre l’homme qui deviendra son mari, elle n’y croit pas. "Je me suis dit : 'Ce n’est pas possible, ça va pas durer, ce n’est pas pour moi. Je ne le mérite pas'".

Avoir un enfant, elle n’a jamais pu : "Je suis tombée enceinte une fois et je ne le savais pas. C’était un déni de grossesse. Pour moi c’était comme un cancer. Je n’en voulais pas et j'ai dit à cet enfant : 'Je ne peux pas". 

À l'époque, elle se dit que "C’est déjà dur de prendre soin de moi, alors faire grandir un enfant là-dedans, lui expliquer que son grand-père a tué sa grand-mère'... Cet enfant, elle décide donc de ne pas le garder. Elle confie

Déjà j’en veux à me parents de m’avoir mise au monde, tout ça pour souffrir jusqu’à la fin de mes jours. Vous êtes marquée au fer rouge. C’est comme si c’était dans les gènes." 

Le drame qu’elle a vécu, elle ne supporte pas l’idée que d’autres enfants le vivent. On s'intéresse trop tard, selon elle, aux enfants qui se retrouvent au milieu de violences conjugales : "Il faut les aider à l’école par exemple, avoir des gens qui viendraient sensibiliser, avoir les mots justes pour libérer leur parole. Ces enfants sont de futurs parents."

"Ce n’est pas le rôle de grands-parents ou d’une tante, c’est au spécialiste de recueillir la parole des enfants"

Bien sûr elle ne croit pas qu’il y ait une fatalité, on ne devient pas forcement violent parce qu’on a subi des violences. "Mais il y a un terrain, explique Anne. Pour qu’ils puissent comprendre, il faut que ces enfants puissent d’abord parler."

Pour elle, les professionnels, qu’ils soient psychiatres ou psychologues doivent être présents auprès des enfants témoins et victimes de violences familiales. "Pouvoir entendre encore à 39 ans, 'vous n’êtes pas responsable, il y avait des adultes, ils auraient dû s’occuper de tout ça…'" Elle estime que "ce n’est pas aux grands-parents ou à une tante, mais au spécialiste de recueillir la parole des enfants. Il sait trouver les mots et déculpabiliser". 

Avoir un psy au moment des faits, aiderait selon Anne à mettre des mots immédiatement.

Si on attend trop longtemps, la mémoire se déforme. Parfois elle peut se réécrire pour faire du bien et parfois pour faire pire, voire rajouter des choses horribles.

Elle martèle qu’il faut protéger ces enfants, les écouter : "Ce n’est pas parce que leur vie a commencé sur des ruines qu’elle doit continuer comme ça. Ils ont le droit à de belles fondations pour construire leurs vies à eux."

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