Des associations tentent, au cas par cas, d'instaurer un semblant de dialogue entre une partie de la population et les policiers. Un travail de patience, entre lutte contre les généralités, bonnes volontés individuelles, et méfiance réciproque.

Patrouille de police à Barbès, dans le 18ème arrondissement
Patrouille de police à Barbès, dans le 18ème arrondissement © Radio France / Matthieu Mondoloni

"Regardez, vous voyez, là, le nuage…" Jérôme Disle, directeur général de l'association Espoir18, installée au cœur du quartier de la Goutte d'Or, dans le 18ème arrondissement de Paris, montre l'une des vidéos qu'il a reçues. On y voit des policiers asperger de gaz lacrymogène le visage de jeunes habitants. Sur une autre, un groupe est contrôlé deux fois en à peine une minute.

Souvent diffusées hors contexte, ces images ne permettent pas toujours de juger du bien-fondé ou non du comportement des uns et des autres. Mais leur vitesse de diffusion dans le quartier témoigne de la méfiance d'une partie de la population envers les forces de l'ordre.

Espoir18, qui accompagne, chaque année, 2000 jeunes des 18e et 19e arrondissements, a mené des enquêtes auprès de ces derniers : "En réalité, chaque jeune a son opinion [sur la police], selon ses grands frères, sa famille, sa vie sociale. Il est difficile de généraliser. Il en est ressorti qu'une partie de nos jeunes n'apprécie pas la police. Et aussi qu'une partie ne connaissait pas du tout les métiers de la police et les institutions. Un des axes de travail a été de se dire que ça allait être compliqué avec ceux qui n'apprécient pas du tout la police et la connaissent bien, tandis qu'il y aurait peut-être matière à travailler avec ceux qui ne l'apprécient pas, mais ne la connaissent pas."

Mettre en valeur les jeunes et la police

Depuis cinq ans, Espoirs18 organise donc des rencontres entre les policiers qui officient dans l'arrondissement et une partie de ses habitants, sous forme d'ateliers : dialogue avec l'IGPN [Inspection générale de la police nationale], atelier théâtre où sont rejoués des contrôles de police, découverte du quartier, visite dans les commissariats… "Nous essayons de mettre en place des actions qui mettent en valeur chaque partie prenante, à la fois les policiers et les jeunes. Nous organisons, par exemple, beaucoup de visites dans les différentes brigades policières parisiennes. À chaque fois, ils font l'effort de nous recevoir pour expliquer leur métier. Nous les accueillons aussi pour des repas où les jeunes font à manger, organisent toute la réception. Cela facilite le dialogue, détaille Jérôme Disle. Cela permet à certains policiers qui ne connaissaient pas vraiment cet environnement-là d'avoir un premier contact intéressant et ouvert avec des jeunes ou des adultes". Dans un contexte de méfiance et de défiance réciproques entre fonctionnaires de police et certains habitants de la Goutte d'Or, les participants à ces initiatives ont la garantie de pouvoir aborder tous les sujets qu'ils souhaitent.

Charles a fait partie des jeunes accompagnés par Espoir18. Il a suivi ces ateliers "un peu par hasard" avant d'être, dit-il, "pris par le sujet". Depuis deux ans, le jeune homme se rend régulièrement au commissariat central de l'arrondissement pour expliquer son quartier aux policiers qui y prennent leurs fonctions. "Je sais que la majorité des policiers qui travaillent en Île-de-France ne sont pas nés et n'ont pas grandi en Île-de-France [les attributions de poste se font en fonction du classement à la sortie de l'école de police, NDLR]. Donc, forcément, les codes ne sont pas les mêmes, la culture n'est pas la même. Ils arrivent peut-être avec des a priori, des préjugés sur un quartier comme le 18e, parfois même des craintes". Le jeune homme dit avoir parfois l'impression de parler "dans le vent", mais avoir aussi senti "certains policiers être touchés".

"En règle générale, mon avis sur la police n'est pas négatif, mais sur certains policiers, il l'est"

Pas question, cependant, de faire preuve d'angélisme : "Si on parle de mon enfance, mon regard sur la police, c'est un peu le regard d'un enfant qui n'est pas très informé, qui écoute un peu ce qui se passe à droite à gauche, le rap, la musique, un peu les médias, les grands-frères, etc. Je n'ai pas un avis forcément positif sur la police. Et puis j'ai commencé à vouloir me forger mon opinion. En règle générale, mon avis sur la police n'est pas négatif, mais sur certains policiers, il l'est, c'est certain", ajoute Charles.

D'autant que la période de confinement, et les nombreux contrôles qu'elle a engendrés, ont contribué à tendre les rapports entre les forces de l'ordre et une partie des habitants du 18e arrondissement. "Je l'ai moi-même vécu. Les politiques, nous avaient dit qu'il y aurait de la pédagogie de la part de la police et des gendarmes lors de ce confinement. J'ai été contrôlé plusieurs fois en rentrant du travail ou simplement pendant le sport, et il n'y avait vraiment pas de pédagogie, c'était des contrôles comme d'habitude. Sans violence, mais ça se passait mal." Un constat également dressé par Jérôme Disle, le directeur général d'Espoir18. D'où l'importance d'un contact direct entre acteurs du monde associatifs et représentants des forces de l'ordre : "Ce dialogue-là, assez rapide, peut parfois faire baisser la tension sur des situations."

Ce dialogue est encouragé par certaines associations mais également par des fonctionnaires de police. Lorsqu'il a fondé l'ACPJ (Agora des citoyens, de la police et de la justice), en novembre 2018, Christophe Korell, lui-même policier, a voulu " réunir autour d'une même table toutes les personnes qui n'ont plus l'habitude de dialoguer et faire en sorte qu'elles puissent discuter et échanger sur les sujets qui les concernent".

"Nous sommes tout le temps dans un rapport de forces et finalement, nous n'avons plus de proximité"

Deux thématiques reviennent régulièrement dans les débats : la question du maintien de l'ordre et le rapport avec les habitants de certains quartiers. "Ces jeunes nous disent qu'ils sont contrôlés, parfois injustement. Ils reconnaissent que, de leur côté, il peut y avoir parfois des débordements, là-dessus il n'y a pas de difficultés. Donc, on se rend compte que nous sommes dans une situation de surenchère. D'un côté avec des policiers, de l'autre avec des jeunes et au final, au milieu, il n'y a plus d'instance qui permet le dialogue. Nous sommes tout le temps dans un rapport de forces et finalement, nous n'avons plus de proximité, nous n'avons plus de prévention. C'est le problème." Le tout sur fond d'accusations réciproques de violences, menaces et agressivité. "On a une forme d'impasse, de généralisation, d'incompréhension qui est là", déplore Christophe Korell.

Ces tentatives de dialogue semblent porter leurs fruits, par endroits, mais s'apparentent à un travail de fourmi. D'autant que les réseaux sociaux et les vidéos qui y circulent peuvent, d'un côté comme de l'autre, anéantir des mois d'efforts en quelques secondes. D'où la nécessité, selon les associations, de ne pas tout faire reposer sur les bonnes volontés des uns et des autres, chefs de services comme responsables d'associations, et mettre en place une politique nationale afin d'apaiser, lorsque c'est nécessaire, les rapports entre la police et une partie de la population.  

"Il ne faut pas se résigner", met en garde le président de l'ACPJ. "Ce que l'on essaye de faire, nous, avec l'association, à notre petit niveau, est de montrer que des initiatives sont possibles avec des associations entre elles. Mais les institutions ne peuvent pas faire l'économie du rôle qu'elles ont à jouer dans ces dialogues et de la place qu'elles doivent prendre."

"Je ne prétends pas être le magicien qui a la solution facile", juge Christophe Korell. "Cela ne se fera pas en trois, quatre, cinq ans. La difficulté est que l'on est dans quelque chose qui est en dehors du temps politique."

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