L'ésotérisme est devenu un véritable phénomène chez les Français pendant la crise sanitaire, et en particulier chez les jeunes de 18 à 24 ans. Ils sont 70% à croire aux parasciences, en particulier en l'astrologie, selon un sondage Ifop. Certains pratiquent, d'autres consultent pour se guider, inquiets de leur avenir.

 Quatre Français sur dix disent croire en l'astrologie, selon une enquête de l'Ifop avec la Fondation Jean Jaurès, publiée début décembre.
Quatre Français sur dix disent croire en l'astrologie, selon une enquête de l'Ifop avec la Fondation Jean Jaurès, publiée début décembre. © Capture d'écran

Un petit plaisir coupable qui n'engage à rien pour les uns ; une obsession pour les autres. L'astrologie connait un certain engouement auprès des 18-24 ans, en particulier les femmes. Ils et elles y voient une boussole pour les guider dans un monde de plus en plus incertain.

Selon une enquête réalisée par l'Ifop avec la Fondation Jean-Jaurès, publiée début décembre, quatre Français sur dix disent croire en l'astrologie. Chez les 18-24 ans, ils sont près de 70% à croire aux parasciences, autoproclamées "sciences parallèles" tout en n'ayant aucune réelle valeur scientifique. Et ce phénomène n’est pas seulement répandu, il est également en hausse continue depuis au moins une vingtaine d’années.

"On s'y accroche car ça redonne de l'espoir, ça rassure, ça fait du bien mais ça peut vite devenir addictif."

58% des Français, tous âges confondus, déclarent croire à au moins une des disciplines de parascience, à savoir les lignes de la main, la sorcellerie, la voyance, la numérologie, la cartomancie et l’astrologie. Parmi ces croyances, l’astrologie a augmenté de 8 points par rapport à 2000. Aujourd'hui, 41% des Français y croient : c'est plus que les Américains par exemple, qui sont 30% à y croire.

L'astrologie comme outil rassurant et réconfortant face à la crise sanitaire

L'astrologie fait partie intégrante de la vie de Justine, 24 ans : "Quand j'ai découvert la discipline et que l'on m'a demandé mon signe solaire, au début ça m'a fait rigoler, je ne l'ai pas pris au sérieux. Et puis un jour, j'avais 21 ans, je rencontre une personne qui se dit médium professionnelle. Elle me fait mon thème astral pour lire les grandes lignes de ma vie, répondre à mes interrogations à un moment où ça n'allait pas trop dans ma vie. J'ai trouvé ses conseils pertinents et ça me ressemblait."

À son tour, Justine tire les oracles et le tarot de Marseille pour ses amis : "Cette spiritualité-là _c'est un peu comme avoir la foi, comme une religion_. Quand j'ai commencé je me disais que ce ne sont que des cartes, qu'il ne faut pas jouer sa vie dedans mais une autre partie de moi avait envie d'y croire. On s'y accroche car ça redonne de l'espoir, ça rassure, mais ça peut vite devenir addictif et mauvais. Dès qu'on a besoin d'une réponse, on va tout de suite faire un tirage et si ça ne correspond pas à nos attentes, on va nourrir notre peur." 

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Boîte à idées, béquille émotionnelle ou simple divertissement "n'engageant à rien", l'astrologie s'est transformée en quelques années en un outil multifonction. Pour Lola, 26 ans et cartomancière, c'est beaucoup plus sérieux. Elle a créé sa chaîne YouTube "Sans Titre" lors du premier confinement et a commencé les consultations privées en septembre : "Au fil des mois, j'ai de plus en plus de jeunes de mon âge qui me demandent des consultations alors que la moyenne d'âge de mon public sur YouTube est de 40 ans."

Cette période de crise sanitaire est synonyme pour certains de remise en cause personnelle. Un contexte qui joue sur l'intérêt croissant pour les parasciences. Pour Lola, cet intérêt pour l'astrologie va prendre de l'ampleur cette année : "Je sens déjà plus d'éveil et de conscientisation de la part de la population. _C'est une période qui nous pousse à l'introspection_. J'ai même des psychologues qui viennent me voir car ils veulent rentrer plus en profondeur de leurs interrogations. Avec cette période de crise sanitaire, beaucoup ont besoin de se sentir utile dans ce monde, d'aimer ce qu'ils font. Beaucoup de mes consultants veulent se reconvertir ou se sont reconvertis et cherchent à savoir s'ils sont sur la bonne voie."

Le paranormal, des écrans à la croyance

L’engouement pour la sorcellerie peut être relié au goût prononcé des jeunes pour le paranormal véhiculé par les productions culturelles américaines selon Louise Jussian, chargée d'études à l'Ifop, l'Institut français d'opinion publique : "On ne compte plus le nombre de films et de séries reprenant les thématiques de sorcellerie qui ont envahi nos grands et petits écrans depuis la fin des années 1990 : du triomphe de la saga Harry Potter à la vague vampires et sorcières impulsée par la série Charmed et la pentalogie Twilight, _les jeunes adultes d’aujourd’hui ont baigné dans cet univers qui a pu les marquer, sinon banaliser certaines croyances et pratiques._"

"Il y a une crise de confiance des jeunes envers les institutions, ils remettent en question la science institutionnalisée, les médias, le politique."

En effet, aujourd’hui, 40 % des moins de 35 ans croient en la sorcellerie contre 25 % des plus de 35 ans, signe d’une forte imprégnation de cette croyance chez les jeunes. Cet engouement pour les parasciences s'inscrit dans un phénomène beaucoup plus large selon Louise Jussian qui a conduit l'étude avec la Fondation Jean Jaurès : "Cela dit des jeunes qu'ils sont en rupture avec le monde d'avant la crise, dans un objectif de réassurance, de trouver des clefs de compréhension du monde qui les entoure. La rupture est importante. Il y a une crise de confiance des jeunes envers les institutions, ils remettent en question la science institutionnalisée, les médias, le politique. Les jeunes se réapproprient des clefs de lecture de la société."

Questionnements identitaires et sensibilité accrue aux thèses complotistes

Les groupes liés à l'ésotérisme fleurissent sur les réseaux sociaux. Pour Louise Jussian, "il y a un côté identitaire dans cette façon de réfléchir et de décoder les données de la même manière. Il y a un sentiment d'appartenance à un groupe qui déchiffre le monde ensemble selon le même référentiel. C'est presque un nouveau groupe social."

En effet, la pratique de l'astrologie est en lien avec la connaissance des interactions avec autrui, des comportements, des aptitudes et de nos ententes les uns envers les autres en fonction de notre signe astrologique.

Comme toute croyance, les parasciences permettent à leurs adeptes de se forger une vision idéalisée du monde qui les entoure : plusieurs enquêtes ont ainsi mis en lumière une corrélation entre la croyance dans les parasciences et l’adhésion aux thèses complotistes. Dans une précédente enquête de 2017 réalisée par la Fondation Jean-Jaurès, Conspiracy Watch et l’Ifop, l’adhésion des Français à certaines thèses complotistes était mesurée au prisme de diverses variables, dont la consultation de l’horoscope.

Cette enquête montrait notamment que la proportion de personnes adhérant à la thèse d’une collusion entre le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique sur la nocivité des vaccins était nettement plus élevée chez les adeptes des horoscopes : 73 % contre 51 % chez les Français ne consultant jamais leur horoscope. 

Selon l'étude, la croyance dans les parasciences et le complotisme semblent relever des mêmes leviers sociaux et comportementaux et répondent au même rejet de l’institution, qu’elle soit politique, médiatique ou religieuse. Elle indique : "Pour les individus adhérant à ces visions du monde et ces croyances, la vérité ou les liens causaux entre différents événements ou phénomènes ne seraient pas ceux que les discours officiels ou la science mettraient en avant. Il conviendrait donc d’aller derrière le décor, dans les coulisses, pour accéder aux véritables explications, qui nous seraient cachées par idéologie, intérêt ou insuffisante avancée de la science."

Les astrologues contactés, eux, voient dans cette sensibilité des jeunes aux parasciences un questionnement rationnel sur les choix décisifs de carrière et de destin familial. Quitte à aboutir à des réponses de plus en plus éloignées de la rationalité.