Pascal Froissart, Enseignant chercheur en communication à Paris 8 et auteur de "La rumeur, histoire et fantasmes" revient pour France inter sur l'émergence et la multiplication des théories complotistes apparues après l'attentat de Strasbourg.

"Auparavant ces rumeurs seraient passées largement sous le radar." Pascal Froissart.
"Auparavant ces rumeurs seraient passées largement sous le radar." Pascal Froissart. © Capture d'écran, conférence campus de Condorcet.

France Inter : Comment expliquez vous le fait qu'il y ait eu tant de théories du complot après l'attentat de Strasbourg ? 

Pascal Froissart : "Qu'il y ait des gens qui mettent en doute la réalité en permanence, ce n'est pas vraiment nouveau. Ce qui est nouveau c'est qu'on leur prête une attention qu'on ne leur prêtait pas avant. Les rumeurs qui circulent autour de cette fusillade, circulent à de très faibles niveaux, c'est à dire à quelques dizaines, centaines ou peut-être milliers d’exemplaires mais pas beaucoup plus. En revanche, le fait que les médias soient pris pour cible actuellement, rend les journalistes, qui sont très suspicieux, très susceptibles. Par conséquent, la moindre mise en cause de la légitimité de ces informations-là, devient un sujet d’intérêt. 

Auparavant ces rumeurs seraient passées largement sous le radar. Désormais, on veut lutter contre elles très rapidement et on s’étonne qu'elles existent. Mais en fait elles existent à de très faibles niveaux. Normalement, on ne devrait pas en parler. Le fait d'en parler à des heures de grandes écoutes va évidemment leur donner un relief. "

Le fait que cette fusillade intervienne au moment du mouvement de gilets jaunes, est-ce que cela amplifie la rumeur ?

P.F. "Sur l'attentat de Strasbourg, l'un des arguments c'est de dire effectivement, "Ça tombe bien, c'est donc effectivement une manipulation." Dans la mesure où il y a des victimes, c'est indécent de penser cela. Mais les gilets jaunes ne renforcent pas la suspicion à l'égard des médias. Dans les milieux où on ne consomme pas d'informations médias, il y a de moins en moins de gens aujourd'hui qui achètent les journaux, de moins en moins de gens qui regardent la télévision. Le rapport à l'info change. Ceux qui s'intéressent à l'information sont aussi ceux qui s'intéressent à la politique. "

F.I. Pourquoi, d'après vous, les médias se sentent-ils obligés de parler de ces rumeurs ?

P.F. "Parce qu'en ce moment les médias sont une cible politique. La légitimité des médias étant mise en cause, le milieu journalistique essaie coûte que coûte de montrer que le travail journalistique est quelque chose d’important et que l’enquête est primordiale dans le rapport à la réalité. Les gens qui propagent ses rumeurs, remettent en cause la réalité mais n'importe qui peut remettre en cause la réalité, ce qui est finalement une activité assez saine. Mais il y a des victimes dans cette histoire et remettre en cause cette souffrance, c'est indécent. 

Surtout, ces gens qui utilisent ces informations pour discuter de complots, de manipulations, le font de manière confidentielle dans un premier temps et dans un milieu où les gens sont déjà très défiants. C'est gens-là seraient restés tout à fait inconnus. Mais en démentant ces informations, on leur donne une importance qui est considérable." 

FI : On ne devrait donc pas en parler ?

P.F. "On a raison de lutter pour la vérité. On a tort de donner du relief à des faits qui n'en ont pas. C'est un vrai paradoxe du journalisme moderne : ne rien faire, c'est une faute, et démentir, on sait que c'est le meilleur moins de diffuser les rumeurs. Pour Strasbourg, on est exactement dans ce schéma-là. "

"On assiste à un raccourcissement de l'information qui est dommageable car plus l'information est courte, plus elle est sujet à interprétation."

F.I. : Alors qu’aurait-il fallu faire sur cet exemple strasbourgeois ? 

P.F. "Le métier du journaliste, c'est un métier de terrain normalement. Le seul moyen de lutter contre les fausses informations, c'est d'aller sur le terrain. On a du mal à remettre en cause le travail des journalistes qui sont sur le terrain. Les gens qui ciblent le journalisme critiquent le journalisme de bureau, éloigné du terrain qui reprend des informations qui ne sont pas toujours de la bonne source. La défiance à l'égard des journalistes se fonde souvent sur cet éloignement du terrain. 

On touche à la question de la paupérisation du journalisme. Il y a peu de sous et envoyer quelqu'un sur le terrain ça coûte de l'argent. Du coup il n'y a que les grosses rédactions qui peuvent le faire.

Mais le terrain n'est pas suffisant si on ne contextualise pas, qu'on ne laisse pas le temps au journaliste de penser et de réaliser son travail. En 20 ans, le nombre d'articles longs a diminué de moitié dans les quotidiens américains. On assiste à un raccourcissement de l'information qui est dommageable car plus l'information est courte, plus elle est sujet à interprétation. C'est là aussi que l'on trouve une explication sur la circulation des informations fausses ou étranges, sur les réseaux sociaux on ne fait circuler que des informations très courtes : des captures d'écran, des photos, des vidéo rapides. Ce sont des modèles qui font florès. Alors que pour expliquer une information complexe, il faut du temps et un contexte. On ne peut pas présenter en 30 secondes une information compliquée sur l'économie française." 

FI : Dans le même temps, les politiques remettent de plus en plus souvent en cause le travail des journalistes...

P.F. : "Il y a très nettement un discours politique qui s'est construit contre le journalisme. On le retrouve à l'étranger dans le discours de Trump. De manière très étrange, le concept de fake news a été construit pas seulement pour désigner les informations qui sont fausses mais aussi pour désigner des médias eux-mêmes. Comme si les médias fabriquaient volontairement des fake news ou des rumeurs.

Le discours anti-médias on le retrouve aussi dans les démocraties européennes, en Italie, en France. Depuis plusieurs années, il y a un mouvement très fort de défiance du milieu journalistique de la part des politiques."

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