Une histoire de la violence, de sororité, de prison et de sacs de boxe. Ce sont les jalons de la vie saccadée et résiliente de cette institutrice passée par la case prison. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.

Audrey Chenu en 2017 à Bobigny
Audrey Chenu en 2017 à Bobigny © AFP / Lionel Bonaventure

Si l’on a grandi au sein d’"une famille de dingues", dans un village où l’on a l’impression qu’il y a "plus de vaches que d’habitants", la tentation de la marginalité est encore plus grande.  

Le premier joint est fumé à 15 ans, le premier deal suivra de près

A sa première arrestation par la police, Audrey Chenu a à peine 18 ans. Un CV de trafiquante qui ne l’empêchait pourtant pas de suivre avec assiduité les cours en général, ceux de sciences éco en particulier, après avoir croisé le chemin d’une prof qui lui fait découvrir Marx et la lutte des classes. Le lycée sert aussi à écouler plusieurs centaines de kilos de cannabis par semaine et à l’amènera à recevoir les premières  "claques dans la gueule" d’autres dealers scandalisés de se faire chaparder un territoire par "une fille, alors que ça s’fait pas de dealer quand on est une fille". 

Cette première incarcération ne la dissuade pas de recommencer dès sa sortie. Un schéma classique de récidive qui la conduit à fêter ses 20 ans, en 2000, à la Maison d’arrêt des femmes de Fresnes. C’est pourtant entravée, et derrière ces murs, qu’Audrey Chenu découvre la non-mixité, et les vertus de se soustraire du regard masculin. Auprès d’amies codétenues et d’intervenants extérieurs, elle se familiarise avec le sport, l’écriture, l’engagement politique, mais balaie tout le lyrisme et les clichés éculés sur le droit chemin retrouvé qu’on voudrait trop vite apposer sur cette expérience :

Je sais pas si c’est de la résilience, pour moi c’est un ensemble de facteurs. Dans les médias ils essayaient de dire “c’est telle figure, le prof de philo charismatique que vous avez rencontré en prison”. Tu vois, ils aimaient bien le délire "Le Cercle des Poètes disparus" et tout. Et effectivement, il a été important pour moi dans ce lieu sans humanité. Et aujourd’hui, c’est toujours un pote. Mais c’est aussi les prisonnières politiques auprès de qui je me suis politisée et avec qui j’ai commencé à réfléchir. C’est le courrier de soutien que j’ai reçu, les études, le sport, c’est un ensemble de petites choses. J’ai pas eu de déclic, pas fait de rédemption soudaine.

C’est pourtant avec célérité et application qu’elle s’efforce de faire mentir le juge qui l’avait déclarée "irrécupérable" et de "transformer le plomb en or". Elle s’inscrit en fac de sociologie, découvre aussitôt que son casier judiciaire lui ferme les portes à peine entrouvertes. Au terme d’une année de bagarre juridique, elle en obtient, non sans mal, l’effacement. Elle  passe le concours de professeur des écoles, et décroche un 20/20 à "l’oral professionnel".

C’est dans les quartiers dit difficiles (Stains, la Courneuve, Bobigny) qu’elle commence à enseigner

Et qui voudrait y voir un choix politique en sera aussi pour ses frais : 

Quand je suis sortie j’étais à la rue. J’avais interdiction de retourner dans ma région d’origine, soit disant parce que j’avais des mauvaises fréquentation là-bas. Du coup, j’ai dû rester sur Saint-Denis !

Elle met en place dans l’un des établissements où elle enseigne des "ateliers de boxe éducative" qui, s’ils ne convainquent pas au début sa directrice d’alors, l’enseignante engagée et chantre de la pédagogie Freinet  Véronique Decker (qui la qualifie aujourd’hui d’ « enseignante modèle »), montrent vite leurs effets sur les enfants. Qui n’en sortent pas plus indisciplinés ni contusionnés, mais plus audacieux, plus confiants. En particulier les filles, souvent exclues des terrains de foot des cours de récré, et incitées à se montrer plus douces et moins tapageuses que les petits garçons du même âge.

La boxe comme outil d’émancipation, c’est aussi ce qu’elle tente d’insuffler aux élèves de "Girlfight", ses ateliers non mixtes à Saint-Denis et Aubervilliers.

Dans un monde où on dit que la violence est réservée aux hommes, je trouve bien de montrer que ce n’est pas vrai et qu’on peut se l’approprier nous aussi

La castagne, mais sur un ring et comme un outil d’empowerment. 

"Pas une enfant de chœur mais une féministe révolutionnaire ; pas un garçon manqué mais une fille réussie"

Ces paroles sont prononcées lors d’une conférence TedX face à une assemblée de fauteuil en velours rouge dans lesquels sont installés "plein de PDG"  - "à la fin, ils pleuraient tous".  Le récit qu’elle fait dans ses slams ou dans son livre Girlfight n’a pourtant rien de la complainte tire-larmes. La lutte anti-sexiste et la défense des droits LGBT méritent bien qu’on serre les poings et les dents. Si la prison est une geôle, les "assignations de  genre", selon elle, enferment tout autant les individus. "Le genre c’est une putain de prison à mon avis. Le truc de ma vie c’est ça, c’est de lutter contre toute les formes d’enfermement. Que ce soit dans la tête, dans le corps ou derrière les barreaux".

Aller plus loin

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.