Pourquoi entend-on si peu l'accent méridional dans "Plus Belle La Vie" ? Pourquoi les commentateurs de rugby et les présentateurs météo ont droit à l'accent et pas l'animateur du 20 heures ? Jean-Michel Aphatie et Michel Feltin-Palas ont mené l'enquête sur une discrimination sous-estimée.

L'accent, une discrimination ignorée
L'accent, une discrimination ignorée © Maxppp / Bertrand Béchard

"Est ce que la France peut être dirigée, représentée, incarnée par des gens avec un accent du Sud ?" se demande Jean-Michel Apathie. La récente nomination de Jean Castex au poste de Premier ministre tend à prouver que oui.

L'éditorialiste politique et le journaliste Michel Feltin-Palas, dans un ouvrage qu'ils ont co-écrit, ont enquêté sur cette discrimination sous-estimé. Ils étaient les invités de Sonia Devillers dans l'Instant M

La prise de conscience

On se souvient de cette scène dans la salle des quatre colonnes à l'Assemblée Nationale ou Jean-Luc Mélenchon se moque de l'accent des journalistes qui lui pose une question.

Cette scène a provoqué un tollé, a fait réagir jusqu'en Espagne, où l'on s'est étonné, et a été relayée dans les Journaux de 20 heures. Pour la première fois, une histoire d'accent devenait un sujet national.

Le député de la France Insoumise, élu à Marseille, s'excusera : "J'ai cru qu'elle se moquait de moi en prenant l'accent de Marseille". Double faute pour Michel Feltin-Palas : "Il confond l'accent de Toulouse avec l'accent de Marseille. Pour les gens, c'est comme quand on dit : "les Asiatiques sont un peu fourbes, les Arabes sont des voleurs, les Noirs sont paresseux". Ce sont des généralisations. Il y a plusieurs accents en France, mais 99% des postes à responsabilité, à forte visibilité sont occupés par des gens qui n'ont pas "pas d'accent", mais qui ont un accent dit neutre. C'est l'accent de la domination."

Il y a une prise de conscience, mais pour l'instant, rien ne change.

La faute aux médias

Pour écrire ce livre, Michel Feltin-Palas a fait un tour de France des antennes régionales, notamment celles de France Bleu et a enquêté auprès des écoles de journalisme.

Chacun se renvoie la balle.

"Les écoles de journalisme expliquent que les grandes rédactions leur demandent d'envoyer des gens sans accent, ce qui est une stupidité, tout le monde a un accent, mais avec l'accent standard. Les directions de chaines de télévision nous disent : ce sont les écoles de journalistes qui nous envoient des gens formatés. Évidemment, la responsabilité principale, ce sont les chaînes de radio et de télévision qui ne promeuvent pas aux postes les plus exposés des personnes avec une diversité d'accents. Les étudiants ne sont pas idiots. Quand ils ont un accent régional ou un accent social, soit ils vont se corriger d'eux-mêmes, soit ils vont s'orienter vers la presse écrite. 

La télévision a un rôle majeur. La radio également". 

Un jour, on sera habitué à ce que le journal de TF1 soit présenté avec l'accent alsacien, celui de France 2 avec l'accent corse, celui de France 3 avec l'accent standard. Je n'ai rien contre. Il faut pas inverser les choses.

Le "parlant dominant"

Dans leur ouvrage, Jean-Michel Apathie et Michel Feltin-Palas parle des "parlants dominants" et d'une hégémonique culturelle tout en précisant que ce n'est pas la même chose qu'une domination culturelle.

"La domination, c'est quand les victimes de la domination contestent cette domination. Prenons les Noirs aux Etats-Unis dans les années 60, avec Martin Luther King. L'hégémonie, c'est quand les victimes se croient coupables. 

Parmi les nombreuses personnes que l'on a rencontré quelqu'un nous a dit : "Moi, je parle avec le plus moche du monde. Je parle avec l'accent chti". C'est-à-dire que les victimes plutôt que de protester contre cette inégalité, disent : "C'est moi qui suis en tort. C'est ma faute je n'avais qu'à changer d'accent". C'est de l'hégémonie."

Pour ce livre, les auteurs ont commandé un sondage. Une première puisque jamais aucun sondage n'avait été réalisé sur le sujet. Et l'on découvre que 30 millions de Français ont un accent régional et que 10 millions d'entre elles estiment qu'elles ont été discriminées au cours de leurs études ou au cours de leur carrière professionnelle en raison de leur accent.

Ils donnent l'exemple de cette jeune femme du Vaucluse qui, se présentant à l'agrégation de lettres classiques, s'entend dire par le président du jury : 

Tiens, je ne savais pas que Mireille Mathieu prétendait à l'agrégation de lettres classiques 

Michel Serres, l'académicien, l'a également écrit : "J'ai mis 30 ans à être pris au sérieux à cause de mon accent d'Agen".

L'accent, marqueur social

"L'accent est un accent de la pauvreté, poursuit Jean-Michel Aphatie. La pauvreté intellectuelle, pas seulement économique. Les gens qui ont un accent ne seraient pas pas éduqués. C'est une épouvantable discrimination. Les gens qui la vivent et la ressentent ne peuvent être que dans des amertumes incroyables. C'est une souffrance que l'on provoque."

Cet accent de banlieue qui fait couler tant d'encre ne peut pas être comparé à un accent régional parce qu'il n'est pas attaché à un territoire. 

"Les linguistes qui ont travaillé sur la question ont observé que cet accent se retrouvait aussi bien dans les banlieues parisiennes, mais aussi dans les banlieues lyonnaises, dans les banlieues du Nord. D'autre part, il n'est pas hérité des parents. Les parents ne parlent pas de la même manière et même au sein d'une même fratrie, un frère ne va parler que cet accent-là et la sœur avec un autre accent. C'est une sorte de style. Comme il y a un style vestimentaire, il y a un style verbal. 

Quand j'adopte cet accent, je montre ma rébellion vis à vis de la société et en revanche, la sœur, bonne élève, va adopter l'accent du professeur parce qu'elle veut s'intégrer et réussir. 

On dit souvent que l'accent neutre, c'est l'accent de Paris. "C'est un des accents de Paris, précise Michel Feltin-Palas. Ce n'est pas l'accent du titi parisien qui est devenu l'accent standard, parce que c'est l'accent du peuple. Comme le dit Jean-Michel, il y a un mépris du peuple. Le mépris des accents, c'est un double mépris. C'est le mépris classique de Paris vis à vis des provinces. Mais c'est aussi le mépris de l'élite bourgeoise vis à vis du peuple. 

Dans une République où nous sommes censés être égaux, dire à des gens : "Tu es coupable d'être né dans la mauvaise région ou tu es coupable d'être né dans le mauvais milieu social", pour moi, c'est un problème majeur. 

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