C'est une histoire que vous avez peut-être lue dans la presse ces derniers jours, celle de la mort tragique d'une jeune femme nigériane, Beauty. Notre journaliste Julie Pietri l'avait rencontrée à Bardonecchia, dans le cadre d'un reportage. Elle raconte ici son histoire et pourquoi il est important de ne pas l'oublier.

Les migrants tentent de braver les intempéries
Les migrants tentent de braver les intempéries © AFP / Piero CRUCIATTI

Elle avait 31 ans et avait "tenté de regagner la France" avec son mari. Malade, enceinte, elle avait été bloquée "par les gendarmes français" à la frontière italienne. Elle est morte à Turin, dans un hôpital, après avoir accouché d'un bébé prématuré.

Cette jeune femme, je l'ai rencontrée. J'étais là quand elle a été déposée, devant la gare de Bardonecchia avec son mari. La jeune nigériane souffrait. 

Sur l'antenne de France Inter, nous n'avons pas su comment lui redonner la parole après l'annonce de son décès. Rediffuser une partie du reportage ? "Faire parler une femme morte, c'est compliqué", me dit-on. Je comprends. Il y a peut-être une forme d'impudeur là-dedans. Mais il me semble important de raconter quelque part ce qui s'est passé. Le peu, en tout cas, que je sais. Ce sera donc ici. Internet a cette force-là.

Elle avait été déposée là, alors que la nuit arrivait

J'ai rencontré Beauty et son mari le 7 février dernier. J'étais à Bardonecchia, en Italie, pour réaliser un reportage sur le passage de la frontière. Dans les articles publiés depuis, c'est le 9 février qui est évoqué. A-t-elle retenté de passer la frontière ? Est-ce bien la même femme ? Dans la presse italienne, le mari est prénommé "Destiny". Il m'avait dit qu'il s'appelait Vito. Il y a des incohérences. Je mets plusieurs jours à vérifier. Une bénévole et un médecin présent ce soir-là m'assurent finalement que oui, il s'agit bien de la même femme.

Ce soir-là, donc, je suis en train de discuter avec Carola Martino, médecin, bénévole pour l'association Rainbow for Africa, dans la cuisine d'un bâtiment où elle est logée, quand elle reçoit un appel. Il est 18h environ. Il fait déjà nuit. Un collègue lui demande de venir tout de suite en gare de Bardonecchia. Une femme vient d'être déposée par la police aux frontières française, dit-il. Elle est enceinte. Elle se sent mal.

Des migrants en mars 2018 sous la neige en Italie
Des migrants en mars 2018 sous la neige en Italie © AFP / MIGUEL MEDINA

La petite station de ski de Bardonecchia, en ce mois de février, est glaçante. Littéralement. Le froid est incisif. Je me rappelle ma tenue d'alors : trois pulls, deux sous-pulls, un manteau très chaud, deux pantalons, et des après-skis. Mais rien à faire. Le soir, quelques minutes dehors, à tendre le micro, suffisaient à refroidir mon corps. Elle, cette jeune femme enceinte n'avait pas tout cet équipement, rien à manger non plus. Elle avait froid. Faim. Elle n'avait pas mangé depuis des heures et des heures. Des contractions régulières la faisaient souffrir. Mais elle avait été déposée là, alors que la nuit arrivait, et qu'il n'y avait nulle part où dormir convenablement.

Je me rappelle avoir été choquée. En colère. Triste aussi. Si je dois rentrer dans un récit plus personnel, j'ajouterai que moi aussi, je suis enceinte, quand je réalise ce reportage. Que j'ai le même âge qu'elle, ou presque. À cet instant, en face de cette femme, je mesure le gouffre qui nous sépare. La sécurité. La confiance en l'avenir.

Le médecin met d'abord les contractions sur le compte du froid, de la peur, de la fatigue, du stress

Et encore, je ne savais pas tout. Elle avait peur de la presse, ne voulait pas trop parler. Son mari, en revanche, m'a expliqué longuement leur situation : la difficulté de trouver un travail en Italie... d'obtenir des papiers. "J'ai commencé à mendier pour nourrir ma femme et maintenant elle est enceinte. Je veux vivre une vie meilleure en France. Mais je ne sais plus quoi faire... Je n'ai pas d'argent avec moi, de maison pour mettre à l'abri ma femme et mon bébé. Elle n'est pas assez forte pour marcher. Qu'est ce qu'ils veulent que je fasse ? Je suis fatigué."

Ce qu'il ne me dit pas alors, c'est que sa femme souffre d'un lymphome, un cancer du système lymphatique et qu'elle souhaite rejoindre sa sœur en France, pour terminer sa grossesse.

Le médecin que je suis, Carola, demande à Beauty de l'accompagner. Elle lui ouvre, exceptionnellement, un petit local chauffé, où les bénévoles s'organisent le soir venu pour venir en aide aux exilés qui arrivent ici chaque jour. Carola pose délicatement les mains sur son ventre, lui demande si elle a mal quelque part. Beauty répond faiblement, dans un italien parfait. Oui, elle a mal. Le médecin met d'abord les contractions sur le compte du froid, de la peur, de la fatigue, du stress. Elle lui propose de s'allonger. Beauty ne peut pas rester allongée. Elle est enceinte de 5 mois, et ne parvient pas à bien respirer dans cette position. Son visage est douloureux. Elle se rassoit, grignote un biscuit salé, et explique qu'elle n'a jamais été suivie en Italie, pour sa grossesse. La peur de devoir payer des soins avec un argent qu'elle n'a pas. C'est le déclencheur pour le médecin. Elle appelle les secours. Beauty devra raconter une, deux, trois fois, aux ambulanciers puis à un nouveau médecin, ce qui se passe. Est-ce qu'on la soupçonne de seulement chercher à se mettre à l'abri pour la nuit ? C'est ce que je me demande, tout au long de ces entretiens.

Qui aurait pu imaginer la suite ?

Dans les articles qui racontent sa mort, il est expliqué qu'elle avait été admise en France, que c'est son mari qui a été refoulé à la frontière, mais qu'elle a voulu rester avec lui. Ça ne m'étonne pas. Elle était terrorisée à l'idée d'être seule. Quand les secours l'ont finalement emmenée, elle avait la hantise de laisser sa valise en gare de Bardonecchia. Elle répétait sans cesse "Et ma valise ? Pourquoi je ne peux pas la garder ?" Ce bagage, c'était tout ce qui lui restait. Alors être séparée de son mari ? Enceinte ? Après ce qu'ils avaient traversé tous les deux ?

J'ai perdu sa trace ici, quand les ambulanciers ont accepté de laisser monter son mari dans le véhicule "parce que vous êtes dans une situation particulière". Elle est transportée à l'hôpital. Quand je demande des nouvelles au médecin, le lendemain, Carola me dit seulement qu'elle a pu passer la nuit au chaud, dans un lit, qu'elle a été examinée.

Qui aurait pu imaginer la suite ? Qu'elle était gravement malade. Qu'elle allait en mourir. Que son enfant allait naître grand prématuré. Il est né le 15 mars à Turin et pesait 700 grammes.

Je sais peu de choses de cette femme. Sans doute pas assez pour écrire plus longuement et sûrement à son sujet. 

Mais son histoire est de celles qui devraient nous hanter

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