Il a éclaté de rire. Elle n’a pas ri du tout. Le couloir d'une station de métro, juste avant l’heure de pointe - celle du début de soirée. Un monsieur est assis sous quelques couvertures. Il ne fait pas la manche. Juste il s’est posé là, au beau milieu des courants d’air (mais tellement plus au chaud qu’à l’extérieur, où il fait vraiment froid). Et à côté, il y a un chien. Egalement sous les couvertures. Un gros toutou tout noir. Genre labrador. Un labrador des rues, labrador de métro.On entend le monsieur qui parle avec son chien. Il lui pose des questions.« Tu crois, mon gros Doudou, que je devrais aller chez le coiffeur ? » Le chien regarde la tête de son maître. Un bref coup d’œil à sa tignasse puis le chien répond que non, il ne trouve pas que ce soit indispensable d’aller chez le coiffeur… Puis le monsieur se lève et réinstalle ses couvertures - dessous, il y a des cartons. Il va lentement. Très lentement. On dirait qu’il a deux cents ans. Mais au regard de ses yeux, on comprend, c’est une évidence, qu’il en a tout au plus quarante. Le corps, pourtant, est abîmé. Très abîmé. Comme les vêtements.« Tu crois, mon gros Doudou, que je devrais aller faire les magasins pour m’acheter de nouvelles chaussures ? » Le chien regarde les pieds de son maître. Un bref coup d’œil sur ses semelles puis le chien répond que non, il ne trouve pas que ce soit indispensable d’aller faire les magasins pour s’acheter de nouvelles chaussures… « T’as bien raison, mon gros Doudou », murmure le monsieur abîmé avant de se rasseoir. « T’as bien raison, mon gros Doudou, faut se consacrer à l’essentiel… Et l’essentiel, c’est quoi ? »« L’essentiel, c’est qu’on est vivant ! », répond le labrador.« Parfaitement, mon bonhomme », reprend son maître en le caressant. « L’essentiel, ce n’est pas la tête qu’on a ni comment on s’habille, l’essentiel c’est qu’on est vivant ! »C’est alors que l’autre déboule. Un autre chien. Un tout petit. « Reviens ici, Bibiche ! » En fait, c’est donc une chienne. Une caniche abricot élégamment vêtue d’un imper à carreaux, le même, version canine, que celui de sa maîtresse, qui continue d’hurler à l’autre bout du couloir. « Reviens Bibiche, reviens ! » Mais Bibiche a déjà commencé à renifler le cul du labrador, qui lui-même se redresse afin d'inspecter l’arrière-train de la chienne à carreaux…« Elle est belle, ta copine », s’amuse le monsieur sous sa couverture… Et voilà maintenant que les deux chiens se lèchent.La dame à carreaux pique un sprint. « C’est dégoûtant, Bibiche, tu arrêtes ça tout de suite ! » D’un coup sec du genou, elle pousse le labrador tandis que de la main gauche, elle attrape son caniche, auquel, de la main droite, elle donne une petite tape. Une tape sur le flanc...« Tu es vraiment une mauvaise fille ! Tu as vu avec qui tu traînes ? »Deuxième tape sur le flanc... « C’est un comportement indigne. Tu veux choper des maladies ? »Troisième tape sur le flanc... « Plus jamais on ne prendra le métro ! »C’est à ce moment-là que le monsieur a éclaté de rire. Un éclat de rire magnifique. Mais un éclat de rire pas du tout communicatif. Non, la dame à carreaux n’a pas ri. Sa Bibiche sous le bras, elle est repartie très vite et sans un regard pour le monsieur. Peut-être n’a-t-elle pas entendu que le monsieur riait. Peut-être n’a-t-elle pas vu qu’il y avait un monsieur.Lui, quand il a cessé de rire, il a regardé son chien. « Rien que pour avoir vécu ça, je suis vraiment content de ne pas être encore mort ! »…Le labrador a grogné. On lui avait enlevé sa copine et il était un peu vexé. Puis il s’est recouché en mordant dans une couverture. Puis il a acquiescé en écoutant son maître. « Tu sais, mon gros Doudou, il y a des gens qui font pitié. »

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