REPORTAGE WEB - En 50 ans, la température de la Manche et de la mer du Nord a augmenté d’1°. Des homards plus nombreux, moins de cabillauds... D’ici 2100, les pêcheurs de Boulogne-sur-Mer pourraient voir arriver des espèces d’eaux bien plus chaudes.

“Avant, on rentrait avec un homard, aujourd’hui, on rentre avec 25, 30 homards”

Il est 3h sur le premier port de pêche français. Sur les 70 chalutiers, un seul s’apprête à prendre la mer. Le “Caprice des Temps II” est commandé par David Malfoy. Ce matin là, ce marin de père en fils depuis trois générations n’est pas au courant de la grève débutée la veille par une vingtaine de pêcheurs. L’entrée du port est bloquée. Les grévistes protestent contre les quotas de sole jugés trop faibles. Après avoir essayé de négocier, le capitaine et ses quatre marins rebroussent chemin. Aujourd’hui, ils ne partiront pas en mer remonter les dizaines de homards et de crabes piégés dans leurs casiers. “Avant, on rentrait avec un homard. Aujourd’hui, on rentre avec 25, 30 homards.” Depuis 20 ans, les eaux boulonnaises changent : moins de cabillauds, de lieus, de soles, des homards plus nombreux… Au sud du détroit le plus fréquenté du monde (700 navires passent tous les jours entre Boulogne-sur-Mer et Douvres), la surpêche, les pollutions et le déplacement des espèces ont bouleversé l’écosystème et changé les habitudes de pêche.
### "On pourrait avoir une disparition de poissons" L’instinct marin est-il juste ? 230 espèces de poisson ont été recensées dans les 750 000 km2 de la Manche et de la mer du Nord. Sur ces 230 espèces, 13 sont d’un grand intérêt commercial dont le cabillaud. Grégory Beaugrand est directeur de recherche au CNRS. Depuis 20 ans, il travaille sur les implications du changement climatique sur la biodiversité dans l’océan Atlantique Nord. Début 2015, il débute une étude sur l’état de la Manche et de la mer du Nord à l’horizon 2100. Elle devrait être terminée d’ici cinq ans. **Pourquoi n’y a-t-il plus de cabillauds (aussi appelés morues) dans la Manche et la mer du Nord ?** > La morue risque de disparaître de la mer du Nord d’un point de vue commercial si le réchauffement est important. "On est très loin de la période des années 1960-70 où on avait assisté à l’explosion des gadidés (morues, aiglefins, merlans, lieus noirs, lieus jaunes…) alors que les fortes pêches continuaient d’augmenter. On l’explique par un environnement qui était très favorable à la survie des larves de morues. Dans les années 1980, on a constaté un effondrement des stocks de morue en mer du Nord. On a pensé au départ que cet effondrement était lié à la surexploitation mais on a bien montré qu’il correspond en fait à un environnement devenu très défavorable à la survie des larves de morue. De 1960 à aujourd’hui, la mer du Nord s’est réchauffée d’à peu près 1°. Suite à ce réchauffement des températures, on a eu des bouleversements importants de l’écosystème planctonique qui ont été plutôt défavorables pour cette espèce exploitée. La morue risque de disparaître de la mer du Nord d’un point de vue commercial si le réchauffement est important. La morue ira plutôt en mer de Barents." **Comment expliquez-vous l’augmentation des prises de homards ?** > Dans notre jargon, on parle de changement de régime abrupt. On a constaté une augmentation vertigineuse des larves de décapodes (des crustacés à cinq pattes dont le homard, la langouste ou la crevette par exemple) depuis la fin des années 1980. C’est à cette époque que l’on a constaté un changement de régime de l’écosystème mer du Nord. Tous les niveaux trophiques du système mer du Nord ont subi des modifications rapides et substantielles. Dans notre jargon, on parle de changement de régime abrupt. C’est le cas en mer Baltique, en mer Méditerranée, en mer du Nord, sur la partie est des côtes américaines, dans le Pacifique Nord à peu près au même moment. On a observé un deuxième changement de régime à la fin des années 90 dans l’Océan Atlantique Nord-Est mais aussi en mer du Nord et sur la partie ouest des côtes américaines. On l’explique par l’augmentation très importante de la température que l’on a eue partout dans le monde. On observe à cette époque là des changements biologiques synchrones. **Qu’est-ce qui expliquent ces changements d’écosystèmes ?** > Dans un contexte de changement climatique, même en respectant les stocks, on pourrait avoir une disparition de poissons. Essayer de voir l’effet de la surexploitation dans l’évolution des stocks et l’effet du changement climatique, c’est très difficile. L’effet de la pêche a été de diminuer la résilience des stocks face aux changements environnementaux. En général, la pêche a éliminé dans un premier temps les gros individus. Ce sont ces gros individus qui ont plus de résilience à long terme. La surexploitation fragilise ce stock. On a en même temps les effets du changement climatique. Sur un stock fragilisé, s’il y a changement climatique et changement environnemental, on précipite l’effondrement des stocks. Dans un contexte de changement climatique, même en respectant les stocks, on pourrait avoir une disparition de poisson. La morue est une espèce tempérée froide subarctique, si le climat se réchauffe, avec ou sans pêche, elle disparaîtra. En revanche, si la pression de pêche est importante, on va précipiter les effondrements de stocks. **À quoi vont ressembler la Manche et la mer du Nord en 2100 ?** > On pourrait voir apparaître d‘autres espèces plus tempérées chaudes comme le thon, pourquoi pas ? Si on ne maîtrise pas le réchauffement, on va avoir des modifications biologiques importantes. Ça pourrait se traduire par une quasi disparition de la morue de l’Atlantique, de l’aiglefin, du lieu noir, une augmentation jusqu’au milieu du siècle de la sole puis une diminution jusqu’en 2100, on aura davantage de chinchards, d’anchois, de homards. Le lieu jaune devrait ne pas subir trop de modifications. On pourrait voir apparaître d‘autres espèces plus tempérées chaudes comme le thon, pourquoi pas ?
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