La dernière fois que j'ai entendu l'expression, c'est lorsque j'ai croisé mon copain marseillais, qui venait de passer deux semaines au festival de Cannes. Il m'a fait la liste des stars qu'il a regardées monter les marches. - « Salma Hayek, Milla Jovovitch, Diane Kruger… Et il y avait même Beth Ditto, la chanteuse de Gossip, tu connais ? Elle est énorme, cette fille-là ! - Ce n'est pas beau de se moquer du physique des gens. Elle n'y peut rien si elle est un peu enveloppée. Et ce qui compte pour une chanteuse, c'est qu'elle ait une belle voix... » Puis il m'a raconté les films qu'il a réussi à voir. Notamment le Kiarostami, avec Juliette Binoche. « C'est pas pour rien qu'elle a eu le prix. Elle est énorme ! » Là, de nouveau j'ai réagi. - « Je n'ai lu nulle part que Juliette Binoche avait dû prendre du poids pour le rôle. En plus, j'ai vu quelques extraits à la télévision. Elle n'est pas grosse du tout ! - Mais non, elle n’est pas grosse. Elle est juste énorme ! » J'ai alors compris que l'énormité était chez lui un compliment, qui n'avait pas grand chose à voir avec l'aspect physique. Pas plus que lorsqu'on entend la formule dans le domaine sportif. Il suffit d'écouter les commentateurs. Un match intéressant est forcément « énorme », tout comme un footballeur qui marque un but ou bien qu'un tennisman français qui passe le premier tour à Roland-Garros... Et c'est pareil, d'ailleurs, pour toutes les choses qu'on estime réussies ou loufoques : une chemise excentrique, un voyage au Maroc, un petit-déjeuner au champagne ou bien le gratin de pâte que je me suis fait réchauffer hier soir. Franchement, il était « énorme ». Autrement dit : « délicieux », quoiqu'un peu lourd à digérer. Mais la lourdeur aussi peut être un compliment. Pour preuve l’expression « C'est du lourd » que l’on emploie pour désigner ce qui mérite l'attention. En somme, c'est la revanche des gros. Tout du moins dans le langage. Parce que sinon, dans les faits, c'est toujours et encore la dictature de la sveltesse, le règne absolu l'allégé. Il suffit de regarder les Unes des magazines. Avec l'arrivée de l'été, on ne cesse de nous dire qu'il est grand temps de se mettre au régime si l'on ne veut pas que les gens nous jettent des crabes à la figure sur la plage. Vous ne connaissez pas le lancer de crabes sur la plage ? Ça se pratique pourtant beaucoup sur la Côte d'Azur. Bref, dans la presse, on nous donne des tas de conseils pour perdre trois tailles en trois semaines et pour rentrer dans son maillot en arrêtant de rentrer le ventre : régime hypercalorique, régime hypocalorique ou régime ananas-pamplemousse. « A ne surtout pas confondre avec le régime de bananes », a blagué mon copain marseillais, à qui j’expliquais mon programme minceur. - « Tout le mois de juin, je fais la diète. - La diète, pour maigrir, c'est du lourd, mais après tu seras énorme ! » Parfois, pour être « énorme », mieux vaut donc ne pas être trop gros. De toute façon, moi, cet été, je pars à la montagne. Y'a pas de crabe à la montagne. Chronique (Gimmick) du 26/05/10 dans "Comme on nous parle"

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