Il nous a quitté vers 15 heures. Hier. Vers 15 heures. Il est parti discrètement, sans un dernier appel, sans un dernier message et je n’ai pas su tout de suite qu’il s’était définitivement éteint. Lorsque j’ai vu qu’il allait mal, je l’ai emmené dare-dare chez le spécialiste : un certain monsieur R, qui l’a pris dans ses mains et qui l’a ausculté sous toutes les coutures. "On va être obligé d’ouvrir", il m’a dit d’un air grave.Monsieur R a donc ouvert puis monsieur R m’a regardé, d’un air plus grave encore. "Va falloir être courageux". "Je le serai", j’ai répondu, en essuyant une larme au coin de mon oreille – car oui, depuis hier, je pleure des oreilles. Monsieur R m’a scruté curieusement l’oreille avant de revenir sur mes yeux et de me lancer d’une voix blanche : "c’est la puce". "C’est la puce ? C’est la tuile !", j’ai alors acquiescé. "Sacrée tuile, en effet. Désolé, il est mort."J’avais promis d’être courageux, je l’ai été. Juste un dernier baiser au fidèle compagnon défunt. Puis un dernier regard tout plein de gratitude à Monsieur R qui, j’en étais certain, venait de faire tout ce qu’il pouvait. En me disant au revoir et bon courage pour la suite, Monsieur R m’a donné une petite boite et puis je suis parti.Devant le savant Monsieur R j’étais donc resté digne, mais une fois dehors je me suis effondré. Impossible d’arrêter les larmes coulant de mes oreilles et impossible de calmer mes pouces – ils s’étaient mis à trembler ! En m’asseyant sur un banc, j’ai essuyé mon cou, j’ai essuyé ma nuque et j’ai regardé mes deux pouces bien droit dans les ongles. "Bon, écoutez les gars, on ne va pas paniquer. On va trouver un autre téléphone portable."A ce moment-là, j’ai regardé la petite boite que m’avait donnée Monsieur R. Avec, il y avait un mot : "Il fonctionnera dans une heure. Le code d’accès n’a pas changé." Tout occupé par ce que je vivais comme un deuil, je n’avais donc pas réalisé mais Monsieur R m’avait confié un autre téléphone portable. Et quel téléphone ! Bien mieux que le précédant, bien plus perfectionné, avec un dictaphone et même un appareil photo intégré ! THE téléphone portable ! "Trop la class", j’ai pensé, en oubliant d’un coup celui qui était mort – lequel, après tout, avait quand même bien vécu, c’était son heure et puis voilà.Et puis voilà, ça allait mieux. On est vraiment peu de choses. Retour à la radio. J’avais un nouveau téléphone portable et donc ça allait mieux. Pendant de longues minutes, j’ai regardé l’appareil. "C’est vrai qu’il est très beau", je me suis dit, ravi."Il fonctionnera dans une heure", m’avait donc écrit Monsieur R et moi je l’avais cru. Mais au bout d’une heure, toujours pas de réseau – zut ! Rien non plus au bout de deux heures – zut, zut ! Rien non plus au bout de trois – zut, zut, zut ! "Et putain de merde fait chier ta mère quelle saloperie bordel !", j’ai éructé au bout de quatre heures, en constatant que non, décidément ce portable ne fonctionnait pas. Du fixe du travail, j’ai alors appelé Monsieur R : "il faut que je revienne vous voir." Mais c’était sa messagerie.Pour la première fois depuis des lustres, je suis donc rentré chez moi sans téléphone portable. Enfin, je suis rentré avec un téléphone portable mais un téléphone portable qui ne fonctionne pas. Une longue soirée d’angoisse. On est vraiment peu de choses mais bon, tout ça, l’angoisse, en même temps, c’est normal, enfin je veux dire que c’est à cause de mon métier, moi faut que je sois joignable en permanence, parce qu’on ne sait jamais, c’est vrai, on ne sait jamais, s’il se passe quelque chose ? S’il se passe quelque chose ???Mais qu’allait-il donc se passer pendant que j’étais injoignable ? La question m’a hanté tout au long de la nuit.Un réveil en sursaut à une heure du matin. La rédaction cherche à me joindre, il faut que je courre au Val de Grâce, François Fillon vient d’essayer d’étrangler Nicolas Sarkozy, tous les deux sont à l’hôpital…Nouveau réveil en sursaut à deux heures du matin. La rédaction cherche à me joindre, il faut que je courre à la radio, Brice Hortefeux est en train d’effectuer une série de tests ADN sur les veilleurs de nuit...A trois heures du matin, Marie-Georges Buffet m’a fait des œufs au plat.A quatre heures du matin, je me suis fait viré.Puis vers la fin de la nuit, Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, m’a annoncé que le chef de l’Etat me nommait au gouvernement. Je ne sais plus à quel ministère mais je sais que j’étais très fier d’autant que l’on m’offrait deux secrétaires d’Etat : Sylvie Vartan et Monsieur R, en tenue de All Black…Une horrible sonnerie m’a alors réveillé. "Vous avez cherché à me joindre ?" La voix de Monsieur R. Réponse la bouche pâteuse. "Oui, j’ai cherché à vous joindre, je ne suis pas content parce que le téléphone que vous m’avez donné ne fonctionne toujours pas et ça me fait cauchemarder !" Monsieur R, après deux secondes de silence : "Mais là, vous me répondez sur quoi, pas sur votre grille-pain ?""Excusez-moi", j’ai répondu, honteux et ridicule, avant de raccrocher mon téléphone portable. Puisque donc il fonctionnait, désormais, mon téléphone portable...Encore dans un demi-sommeil, je suis allé voir mon grille-pain. Il n’avait pas l’air bien lui non plus. Je l’ai trouvé fiévreux. Et soudain je me suis aperçu que j’avais complètement oublié de féliciter Monsieur R pour sa nomination comme secrétaire d’Etat.

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