Le professeur François Chast, pharmacien à l'APHP, adresse un message à ses collègues médecins. Il s’émeut du faible taux de vaccination des soignants alors que la Covid-19 est devenue la première maladie nosocomiale et propose que la vaccination devienne obligatoire pour le personnel hospitalier.

François Chast, chef du service de pharmacie clinique de l'hôpital Necker à Paris, exhorte les soignant à se ressaisir et à se faire vacciner.
François Chast, chef du service de pharmacie clinique de l'hôpital Necker à Paris, exhorte les soignant à se ressaisir et à se faire vacciner. © Radio France

Réservée au début aux soignants de plus de 50 ans ou avec co-morbidité, la vaccination a été étendue depuis le 6 février, à l’ensemble des professionnels de santé, pompiers, ou aides à domicile. Selon la direction générale de la Santé, sur les 600 000 doses d’AstraZeneca destinées aux soignants, seulement 25 % ont été utilisées en un mois. En Ile de France, par exemple, 34 % du personnel médical de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris a reçu une première injection et entre 16 et 17% des autres personnels (paramédicaux, techniques, administratifs), selon les derniers chiffres communiqués par l’APHP le 26 février dernier. Santé publique France a publié la semaine dernière des données concernant la vaccination en Ehpad. Au 23 février 2021, 38,5 % des professionnels exerçant en Ehpad ou en Unité de soins longue durée ont reçu une première dose de vaccin. 

Et pourtant, concernant les infections à la Covid-19 à l'hôpital, Santé publique France dénombrait 44 401 cas de Covid nosocomiale dont plus de la moitié concerne des patients (26 839) et 186 décès au 14 février 2021. 

Ce faible ratio de soignants vaccinés versus les milliers de contaminations à l'hôpital amène le professeur François Chast, praticien attaché et ancien chef de service de la pharmacie clinique de l’Hôpital Necker-Enfants malades à Paris, à exhorter les soignants à se ressaisir et à se faire vacciner. "À l’heure du vaccin (enfin) accessible à tous les hospitaliers, la COVID nosocomiale est un VRAI SCANDALE. Il est en notre pouvoir de rendre ce vaccin obligatoire.", écrit-il dans une lettre adressée à une centaine de collègues. Interview. 

FRANCE INTER : Dans cette lettre vous commencez par demander à vos collègues soignants une auto-critique, pour quelle raison ? 

FRANÇOIS CHAST : "Ce qui me frappe, c'est que les médecins sont assez volontiers enclins à critiquer les pouvoirs publics sur l’organisation, les décisions ministérielles, la gestion de la crise sanitaire et quand il s'agit d'eux-mêmes, ils ont du mal à gérer la crise dans leurs propres services hospitaliers ou en Ehpad. Je trouve que nous ferions bien, de temps en temps, de nous regarder dans le miroir et de tenter de trouver ce que nous pouvons améliorer dans nos pratiques. Et précisément, nous disposons depuis maintenant quelques semaines de trois vaccins en France qui sont tous les trois de bonne qualité, qui sont très efficaces, qui présentent très peu d'effets indésirables et dont on observe que, qu'il s'agisse de l'hôpital ou des Ehpad, les personnels sont peu enclins à utiliser pour eux-mêmes. C’est tout à fait paradoxal dans des professions qui devraient plutôt être exemplaires du point de vue de la vaccination. Je suis de ce fait un peu désolé d'observer que les soignants rechignent à se faire vacciner."

Pour vous, il faudrait que la vaccination contre la Covid-19 soit obligatoire pour les personnels hospitaliers ? 

"L'obligation vaccinale est quelque chose qui est bien connue des soignants puisque avant d'entamer ses études de médecine, avant de s'inscrire dans une école de formation d'infirmières, on a des vaccinations obligatoires : diphtérie, tétanos, poliomyélite, hépatite B. Or, pour la diphtérie, le tétanos et la polio, ce sont des maladies qui ne représentent pas un fléau actuellement en France. Et on a à notre disposition, à l'égard d'une maladie qui va, à la fin du mois de mars, peser pour environ 100 000 décès, des vaccins qui fonctionnent bien. 

Je crois que s'il n'y a pas davantage de dynamique de vaccination pour les personnels, il faut rendre cette vaccination obligatoire. C'est possible, puisqu'on le fait déjà pour plusieurs vaccins.

Il faudrait que la vaccination contre la Covid soit une obligation pour les personnels médicaux et non médicaux, y compris les personnels administratifs, parce que les personnels administratifs, au fond, fréquentent aussi les personnels soignants. Et l'hôpital doit sanctuariser en quelque sorte la sécurité des soins avec cette obligation vaccinale."

Vous estimez que sinon, l’hôpital devra assumer la responsabilité de morts de la Covid-19 par transmission nosocomiale ?

"Très vraisemblablement, à la fin de l’épidémie, et on n'y est pas encore bien sûr, on pourra dénombrer des centaines (peut-être même des milliers si on inclut les Ehpad) de cas d'infections nosocomiales mortelles à la Covid. Les hôpitaux ont une responsabilité à l'égard des personnes malades ou des personnes âgées dépendantes qui se confient à leurs établissements, donc nous devrons nous rendre compte qu'il y aura un déferlement d'affaires médico-judiciaires qui arriveront dans les tribunaux. On peut prévenir les infections nosocomiales simplement avec une vaccination. À partir du 1er mars 2021, on peut dire que la vaccination est accessible à tous les soignants, à tous les hospitaliers. Cette prévention, si elle n'est pas faite, devient une faute professionnelle. Il faut de ce point de vue rendre cette vaccination obligatoire pour qu'on n'entende plus parler de maladies Covid nosocomiales dans les hôpitaux dans les semaines qui viennent.

Une personne que l’on opère de la vésicule biliaire ne devrait pas mourir de la Covid après une hospitalisation. Ce n'est pas acceptable ! Je dirais même qu’une personne âgée dépendante qui vient dans un Ehpad pour avoir une fin de vie heureuse, sereine et paisible ne devrait pas mourir de la Covid aujourd'hui. 

On a vacciné 80 % des personnes hébergées dans les Ehpad et on note que 30 à 40% des personnels acceptent de se faire vacciner. C'est scandaleux ! Ce n'est pas normal. 

Je crois que le gouvernement doit prendre son courage à deux mains, considérer que les obligations vaccinales à l'égard des maladies désormais un peu historiques comme la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, sont certes importantes à prendre en compte pour être salarié dans les hôpitaux ou dans les EHPAD, mais il faut aussi obliger la vaccination contre la Covid."

Comment expliquer cette méfiance du personnel soignant vis-à-vis de la vaccination contre le Sars-Cov-2 ? À Paris, par exemple, seulement 34% du personnel médical de l’AP-HP a reçu une première injection.  

"Il faut dire que, jusqu'à présent, les soignants avaient l'excuse que la vaccination était réservée aux plus de 50 ans. Donc, il faut pondérer ces chiffres du fait que tout le monde n'avait pas encore officiellement accès à ces vaccins. Maintenant, c'est possible et donc on ne peut plus accepter que des personnels refusent la vaccination. On ne refuse pas le port de la charlotte, du masque, ou de la blouse lorsqu'on pratique des soins parce que cela fait partie des bonnes pratiques de soignants. Cela doit être la même chose pour les vaccins contre la Covid."

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