Novembre 2005 : après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, les quartiers populaires s'embrasent. Un an plus tard, des habitants de ces mêmes quartiers rédigent des cahiers de doléances. À l'heure où les gilets jaunes rédigent eux aussi ce genre de cahiers, quelle a été leur utilité en 2005 ?

Des membres du collectif AC le feu, dont (de G à D) le porte-parole Samir Mihi, le président Mohammed Mechmache et la secrétaire générale Fatima Hani, donnent une conférence de presse le 23 février 2007 à Clichy-sous-Bois.
Des membres du collectif AC le feu, dont (de G à D) le porte-parole Samir Mihi, le président Mohammed Mechmache et la secrétaire générale Fatima Hani, donnent une conférence de presse le 23 février 2007 à Clichy-sous-Bois. © AFP / Mehdi Fedouach

En octobre 2005, deux adolescents de Clichy-sous-Bois meurent lors d’un contrôle de police. Un évènement qui déclenche des heurts d’une violence et d’une ampleur sans précédent. Pendant trois semaines, les jeunes des quartiers populaires affrontent la police dans de nombreuses villes de France, laissant éclater des années de colère et de frustrations accumulées, sous le regard interloqué des dirigeants politiques français et des médias du monde entier.

Après les émeutes, les cahiers de doléances

À l'issue de ces émeutes, une poignée de jeunes de Clichy-sous-Bois décident de faire le tour de la France pour récupérer les doléances des habitants des quartiers populaires. Parmi eux, Mohamed Mechmache, qui crée le collectif AC le Feu avec d'autres jeunes de Clichy. "Médiatiquement, on n'existait qu'à travers les violences, les voitures brûlées, comme si on n'avait pas de message ou de revendication politique", se souvient-il au micro de France Inter. "Les responsables politiques, eux, étaient dans le déni. Ils parlaient de polygamie, de violence dans le rap, de démission des parents mais ils n'évoquaient pas le malaise social."

En mars 2006, cette poignée de jeunes Clichois (mais aussi des habitants plus âgés de tous horizons), décident de lancer un cahier de doléances. Ils récupèrent deux mini-bus : l'un sillonne l'Est, l'autre l'Ouest... Leur objectif est de parcourir la France populaire. "On est allés partout, dans les centres villes, les banlieues, les zones rurales. Les gens venaient remplir le cahier. Au final, on a récupéré 20.000 doléances", poursuit Mohamed Mechmache.

Le président du collectif d'AC Le Feu, Mohamed Mechmache défile le 25 octobre 2006 depuis la place Denfert-Rochereau vers l'Assemblée et le Sénat, à Paris, pour y remettre des doléances recueillies auprès de 20.000 personnes à travers la France.
Le président du collectif d'AC Le Feu, Mohamed Mechmache défile le 25 octobre 2006 depuis la place Denfert-Rochereau vers l'Assemblée et le Sénat, à Paris, pour y remettre des doléances recueillies auprès de 20.000 personnes à travers la France. © AFP / THOMAS COEX

20.000 doléances dans 120 villes et villages

De toute cette matière, les militants d'AC le Feu réalisent une synthèse, dont ils tirent 120 propositions. Le thème qui revient le plus souvent est celui de l'emploi, avec par exemple le souhait d'une "loi qui crée un quota minimum de salariés de moins de 25 ans dans les entreprises", "la hausse du SMIC et des salaires" ou "une allocation d’autonomie pour les jeunes de 18 à 25 ans en formation ou en insertion."

L'autre thème qui revient de façon récurrente, c'est celui des discriminations raciales. L'une des propositions insiste pour "qu'en matière de discriminations, soient prononcées des peines très lourdes qui fassent peur aux bailleurs ou aux employeurs". Par ailleurs, les doléances évoquent le rôle des médias qui "doivent faire un gros effort. Lutter contre les discriminations implique un changement des mentalités, et en particulier de l’image inquiétante des jeunes de banlieues qu’ils diffusent". Ces doléances parlent également de l'enseignement et évoque "une Histoire partagée et plus juste sur la colonisation et les traites."

Des doléances et une impasse

"Elles ont été enterrées par les pouvoirs publics", regrette Marie-Hélène Bacqué. La chercheuse a coécrit avec Mohamed Mechmache le rapport "Pour une réforme radicale de la politique de la ville" en 2013, remis à l'époque au gouvernement de Jean-Marc Ayrault. "Les Verts ont été le seul parti à retenir une de ces propositions, celle concernant le financement d'initiative citoyenne", poursuit la sociologue. 

Mohamed Mechmache se rappelle : "Quand on a voulu donner le cahier de doléances à Jean-Louis Debré, qui présidait l'Assemblée à l'époque, il nous a fait répondre 'qu'ils le laissent au gardien'". Une délégation de AC le Feu est malgré tout reçue au Sénat, dans l’hémicycle et par les groupes politiques à l'Assemblée. Mais aucune de leurs propositions n'est retenue par le gouvernement de l'époque ou par les suivants. L'impression qui reste aujourd'hui est celle d'un grand gâchis. "Les participants ont l'impression d'avoir été manipulés", regrette la sociologue Marie-Hélène Bacqué. "Nos doléances c'était l'égalité, l'emploi, le logement... le droit commun. Et même ça, le droit de vivre de la même manière que les autres Français, on nous l'a refusé", souligne Mohamed Mechmache.

Comment Mohamed Mechmache voit les "gilets jaunes"

Mohamed Mechmache s'est depuis engagé en politique : il a été conseiller régional d'Île-de-France, dans l’opposition. Lui, et toute une génération de jeunes élus racisés, ont fait leurs premiers pas politiques en 2005.

Aujourd'hui, le mouvement des gilets jaunes, qui propose lui aussi un cahier de doléances, entre forcement en résonance. "À l'époque de 2005, on est passé de la colère à la revendication politique, et les gilets jaunes passent, eux, des revendications sur le pouvoir d'achat au référendum d'initiative populaire. Dans les deux cas, on aboutit à une conscientisation politique", dit Marie-Hélène Bacqué.

"Je me reconnais dans certaines revendications de Nuit debout ou des gilets jaunes. C'est, pour beaucoup, ce que l'on disait il y a 15 ans", note Mohamed Mechmache. Mais en revanche, il estime que "si les gens des banlieues avaient rejoint les gilets jaunes pendant les manifestations parisiennes [de 2018], ils auraient morflé en premier."

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